Exploration des bases scientifiques isolées des Kerguelen : entre histoire et modernité
Bases scientifiques des Kerguelen : histoire et vie isolée

L'héritage historique des Kerguelen : de la chasse à la science

L'après-midi et le lendemain, où aucune autre expédition n'est prévue, se déroulent sur la base que je vais pouvoir explorer en détail. Après les campements provisoires et les installations de fortune érigés sur l'archipel par les chasseurs d'éléphants de mer et de baleines, principalement anglo-saxons et norvégiens, durant les XVIIIe et XIXe siècles, une première construction pérenne voit le jour à Port-Jeanne-d'Arc. Il s'agit d'une station baleinière exploitée par une société norvégienne, dont l'activité sera abandonnée en 1928, marquant la fin d'une ère d'exploitation intensive.

La naissance de la base scientifique de Port-aux-Français

C'est en 1951 que la base scientifique est établie à son emplacement actuel de Port-aux-Français, un an après la création de la station météorologique d'Amsterdam mais avant celle de Crozet en 1959. Les bâtiments préfabriqués « Fillod », avec leur structure métallique et leurs parois inclinées montées sur un soubassement en béton, symbolisent les débuts de la présence scientifique française dans ces terres lointaines. Les hivernants y demeurent un an, ravitaillés seulement deux fois par an depuis Marseille, un voyage de 55 jours. Un navire dédié sera conçu spécifiquement pour cette mission et verra le jour en 1972, 18 ans après la création des Terres australes et antarctiques françaises (Taaf).

La base actuelle ne conserve qu'un seul bâtiment de type Fillod d'origine, désormais désaffecté, mais un autre édifice historique demeure : la bibliothèque. Ancien local météo, elle trône au centre de la base, immédiatement remarquable par sa forme triangulaire sur deux étages et sa structure de planches peintes en blanc. Cette sorte de chalet offre un intérieur chaleureux en bois naturel, un havre de tranquillité dédié à la lecture et au travail. L'étage propose une double vue sur la base côté mer, grâce à ses deux longs côtés en pointe de flèche. Pierrick, l'ornithologue, y travaille sur son ordinateur, concentré dans ce sanctuaire silencieux.

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La vie quotidienne et les cérémonies sur la base

Les autres bâtiments remplissent des fonctions similaires à ceux de Crozet, mais l'ensemble est bien plus conséquent et étendu. Sur une hauteur de la base, une chapelle veille : Notre-Dame-du-Vent. Ses vitraux en bandeaux étroits et haut placés l'éclairent faiblement d'un rouge et d'un bleu denses, évoquant une cathédrale. Des plaques commémoratives rappellent que la mort frappe plus aisément ici qu'ailleurs, soulignant les risques de la vie en milieu isolé.

Devant la chapelle, face au large, une statue de vierge à l'enfant offre un joli profil de trois-quart arrière, mais elle se révèle vraiment vilaine vue de face : les deux personnages affichent un sourire maléfique et un regard mauvais, résultat de la maladresse d'un sculpteur occasionnel sans doute bien intentionné. La soirée à Totoche est l'occasion d'une cérémonie de départ pour les quelques campagnards qui remonteront à bord le lendemain, lequel débute par une autre cérémonie : celle du lever des couleurs. Les militaires de toutes armes présents sur la base y arborent des uniformes disparates mais rutilants, transformant les porteurs de tee-shirt de la veille en figures officielles. Placés sous l'autorité du préfet en uniforme blanc glacier, ils exécutent des mouvements précis sous le regard respectueux ou curieux des autres taafiens, tandis que les trois couleurs s'élèvent en valsant.

La visite des stations météorologiques et spatiales

Dans la foulée, je demande à Bernard, qui occupait jusqu'à hier soir l'unique poste de météorologue sur les bases des TAAF, s'il est possible de visiter la station de Météo-France. Il passe aussitôt un appel téléphonique sur le réseau filaire local. Christophe et Philippe, mes deux collègues de voyage, me récupèrent en voiture. Je note que la portière avant est artisanalement chaînée au châssis pour retenir son ouverture, témoignant de la brutalité potentielle des coups de vent dans cet environnement hostile.

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La station est éloignée de la base et il faut emprunter la « route 66 », indiquée par un panneau copié des modèles américains. L'analogie avec « the Mother Road » est pertinente : c'est un long ruban, fait ici de l'assemblage de plaques de béton, déroulé sans bas-côté qui traverse dès la sortie de la base une zone désertique évoquant l'Arizona. Après 2 km, nous arrivons à la station, un bâtiment en longueur, de plain-pied, sans étage, où je trouve en plein travail Laurent, l'informaticien, et Romain qui prend le poste de Bernard. Un alignement de baies vitrées offre une vision panoramique sur la base, le golfe et les différents sommets visibles de l'île. Sous ces fenêtres, un bandeau photographique annoté nomme chaque amer visible et sa distance à vol d'oiseau, permettant au météorologue d'évaluer la visibilité en un clin d'œil.

Je visite également le local où sont entreposés les ballons avant d'être équipés de la sonde, gonflés à l'hélium et lâchés vers la stratosphère pour prendre des mesures d'altitude avant d'exploser en fin de vol, dilatés à l'extrême mais ayant transmis leurs informations précieuses. Nous irons ensuite faire une virée à la station voisine, un peu plus loin sur la 66 : celle du CNES, le centre national des études spatiales. On y entre sans clé et j'y découvre de longs couloirs déserts desservant des bureaux, vides également, encore équipés comme s'ils avaient été abandonnés précipitamment la veille. Les serveurs tournent encore, l'électricité fonctionne : un cataclysme semble avoir chassé des occupants n'ayant pas eu le temps de tout désactiver.

Dans une salle immense, Yann, de l'IPEV, a posé son matériel pour y travailler pendant l'escale. Derrière une porte, un laboratoire photographique complet est toujours équipé de quatre agrandisseurs, de cuves de bains de tirage, de boîtes de développement, de réserves de bidons de révélateur et fixateur, de rouleaux 24x36, le tout prêt à être utilisé ou rangé dans des rayonnages. Une vie s'est arrêtée ici, créant un sentiment de désolation palpable. Le CNES, dont les appareils en liaison satellite suivent les lancements de Kourou ou relaient le système européen de GPS Galileo, n'a plus besoin de personnels sur place, mais l'abandon de ces locaux laisse une impression de mystère et de nostalgie.

Nous pénétrons ensuite dans la sphère du radôme et arrivons, éclairés par les lampes de nos smartphones, au pied du radar. Inerte, il semble un dragon ou une entité extraterrestre endormie dans son antre, définitivement ou dans l'attente d'une mystérieuse mission maléfique, ajoutant une touche de science-fiction à ce paysage déjà surréaliste.

Le retour à bord et les adieux

Rentré à la base, j'attends maintenant mon tour dans les rotations de l'hélicoptère qui nous ramènera à bord. Les Kergueleniens diffusent depuis une grosse PartyBox placée à l'arrière d'un Berlingo Citroën une musique tonique pour faire passer les déchirures des séparations. Un couple se défait, ayant duré l'éternité d'une saison, rappelant que ce qui se passe à Kerguelen reste à Kerguelen, dans le respect de la discrétion et de l'intimité de cette communauté isolée au bout du monde.