Une opération de réensablement inédite à grande échelle sur la côte atlantique
Ce vendredi 10 avril, à Soulac-sur-Mer, le réveil est marqué par une scène exceptionnelle. Alors que quelques joggeurs parcourent le front de mer, la plage sud est transformée en un chantier impressionnant. Entre les engins de construction, les tuyaux d'acier et une dizaine d'ouvriers à l'œuvre, l'opération de réensablement massif a radicalement changé d'échelle. Deux dragues danoises, appartenant à l'entreprise Rohde Nielsen, sont désormais en action, acheminant du sable depuis l'estuaire de la Gironde vers la plage via un réseau de canalisations complexe.
Un ballet continu entre l'estuaire et la plage
La scène est inédite sur le littoral girondin. Les deux dragues effectuent un ballet continu entre l'estuaire et Soulac, avec des cycles d'environ six heures. Les navires repartent à vide, se remplissent au large, reviennent, s'accouplent à la conduite puis déversent leur chargement. Chaque déversement représente environ 2 000 mètres cubes de sable. Avec deux bateaux, le rythme peut atteindre 16 000 mètres cubes par jour lorsque les conditions maritimes le permettent, soit deux à trois fois plus que les volumes déplacés jusqu'ici par camions.
Pour la Communauté de communes Médoc Atlantique, c'est un moment crucial. « On est dans la deuxième partie de l'opération », explique Vincent Mazeiraud, ingénieur en charge du chantier. La première phase, menée en mars, a consisté à installer l'infrastructure nécessaire : 850 mètres de conduite immergée et près de 800 mètres de canalisation à terre, qui seront prolongées au fil de l'avancée des travaux. À terme, l'ensemble atteindra environ 2,5 kilomètres de tuyaux entre l'océan et l'extrémité sud du secteur à traiter.
Une situation critique face à l'érosion accélérée
Cette montée en puissance répond à une situation devenue alarmante. Sur le littoral sud de la station, le trait de côte recule en moyenne de 3 à 4 mètres par an sur le secteur en chantier, et jusqu'à 6 à 8 mètres plus au sud. Par endroits, il ne reste qu'une cinquantaine de mètres avant le boulevard de l'Amélie, une route départementale bordée d'habitations et d'activités touristiques. « Si on ne faisait rien, à horizon de cinq hivers, la route serait touchée », alerte Vincent Mazeiraud.
L'objectif de cette opération expérimentale est clair : changer de dimension. Jusqu'ici, le réensablement se faisait par voie terrestre depuis la plage centrale. « Au maximum, on avait déplacé 110 000 mètres cubes en presque huit semaines. Là, l'objectif, c'est 200 000 mètres cubes en trois semaines », souligne l'ingénieur. Le choix de cette technique innovante tient à la configuration locale particulière, où les fonds trop plats empêchent les navires de s'approcher suffisamment près du rivage, rendant impossible l'utilisation des méthodes classiques.
Un système sur mesure face aux défis techniques
Il a donc fallu concevoir un système sur mesure avec une canalisation reliant directement l'océan à la plage. « Ça n'avait jamais été fait ici », insiste Vincent Mazeiraud. Pour Tobias Leysen, responsable projet chez Rohde Nielsen, ce chantier reste particulier malgré l'expérience de l'entreprise sur des côtes exposées. « Nous croyons vraiment en cette technique », explique-t-il. Cependant, tout dépend des conditions météorologiques. Mardi soir, les opérations ont dû être stoppées à cause de la houle, avant de reprendre ce vendredi avec des conditions redevenues favorables.
Sur la plage, le sable forme progressivement une vaste plateforme. Des digues provisoires sont aménagées pour canaliser le mélange d'eau et de sable, permettre sa décantation et limiter les pertes. Les engins remodèlent ensuite les apports pour recréer une zone tampon protectrice face aux assauts de l'océan. Le chantier doit se poursuivre jusqu'à la fin avril pour la phase de rechargement, puis encore deux à trois semaines pour le reprofilage, avec l'objectif d'achever l'ensemble avant la fin mai.
Un investissement stratégique pour l'avenir du littoral
Pour Frédéric Boudeau, directeur général des services de la CdC Médoc Atlantique, ce chantier sort véritablement de l'ordinaire. « Le dossier est incroyable », confie-t-il. Pensé depuis plus de dix ans, il doit à la fois offrir un répit au littoral et démontrer la faisabilité de cette technique innovante. Le coût total atteint 3,5 millions d'euros, financé en grande partie par des fonds européens, la Région et l'État.
La qualité du sable constitue une autre satisfaction majeure. « La granulométrie est quasiment identique au sable natif », souligne Vincent Mazeiraud, qui évoque un matériau adapté à la fois à la protection côtière et à l'usage balnéaire. Reste désormais à savoir combien de temps ce rechargement tiendra face aux tempêtes hivernales. La collectivité espère gagner deux à trois ans de répit, mais ce test grandeur nature ouvre déjà de nouvelles perspectives pour adapter la lutte contre l'érosion sur ce secteur particulièrement exposé, en combinant à l'avenir différentes stratégies de protection.



