L'océan, pilier invisible de l'économie française
Avec sa vaste façade maritime et ses territoires d'outre-mer, la France et son économie sont profondément liées à l'océan. Cependant, les impacts environnementaux dépassent largement les problèmes les plus visibles comme la surpêche ou la pollution plastique des côtes. Près de 40 % des emplois en France dépendent directement ou indirectement de l'océan, et plus de la moitié des dommages environnementaux sur les mers proviennent de régions sans accès au littoral. Cette interdépendance économique et océanique est bien plus forte qu'on ne l'imagine, comme le démontre l'étude « L'océan, angle mort des stratégies d'entreprise » réalisée par le cabinet Utopies, spécialisé dans la transformation durable des entreprises. Élisabeth Laville, dirigeante fondatrice d'Utopies, en explique les enjeux.
Origines et objectifs de l'étude
L'étude est née d'une intuition, inspirée par des recherches similaires sur la dépendance du PIB européen à la biodiversité. Élisabeth Laville a voulu appliquer cette approche à l'océan, en s'appuyant sur des données économiques abondantes concernant les dépendances et les chaînes de valeur. L'objectif était de montrer que l'océan concerne bien plus de secteurs que ceux directement liés à la mer, tels que la pêche, le transport maritime ou le tourisme. De même que pour la biodiversité, où de nombreux acteurs ignorent leur dépendance à des éléments comme les abeilles et la pollinisation, l'étude vise à révéler les liens cachés entre l'économie et les écosystèmes marins.
Le but est de mettre en lumière la forte dépendance à l'océan de nombreux secteurs d'activité, même éloignés des côtes, ainsi que l'importance de leurs impacts environnementaux. Environ 80 % des pollutions qui atteignent les océans résultent de décisions prises à terre, souvent loin du littoral. Bien que l'on sache que l'océan absorbe un tiers du CO2, 90 % de l'excès de chaleur dû au réchauffement climatique et produit la moitié de l'oxygène que nous respirons, les dégradations économiques sur ces écosystèmes restent méconnues. Les menaces ne se limitent pas aux poissons, coraux ou hippocampes, mais affectent aussi la résilience alimentaire, la stabilité des chaînes logistiques, l'accès aux ressources et la protection des zones côtières contre les tempêtes, avec des risques pour l'ensemble de l'économie.
Méthodologie et exemples concrets
Pour quantifier ces dépendances, l'étude utilise des données économiques et des modèles d'effets de ricochet entre secteurs. Elle part d'un panier d'activités directement dépendantes de l'océan, comme le transport maritime, le tourisme, les énergies offshore et la pêche, pour calculer d'abord les emplois directs, représentant 14 % du total. Ensuite, elle identifie les secteurs fournissant des services à ces entreprises, tels que la logistique, le bâtiment, l'industrie agroalimentaire ou l'électricité, ce qui permet de déterminer les emplois indirects. La géolocalisation des données par départements révèle que plus de la moitié des impacts environnementaux proviennent de territoires sans littoral.
Un exemple illustre cette approche : le secteur de la pêche. En amont, il dépend de la fabrication de bateaux, de filets, de matériel et de tenues ; en aval, de la transformation et de la vente du poisson dans la restauration, les grandes surfaces ou les surgelés. Sans poissons, ces emplois disparaîtraient. De plus, la logistique, notamment 30 % des entreprises de transport frigorifique liées aux produits marins fragiles, et le tourisme, avec les restaurants de poisson dans les ports, sont également concernés. Des effets de cluster, comme des startups recyclant les coquilles d'huîtres, montrent l'étendue des dépendances indirectes.
Prise de conscience et leviers d'action
Les entreprises ont souvent une conscience limitée de ces interdépendances, car elles sont invisibles dans leurs opérations quotidiennes. Seules celles fortement ancrées localement perçoivent ces liens. Par exemple, une entreprise de logistique transportant du poisson peut voir que 15 % de son flux est lié aux produits de la mer, mais ne réalise pas que ses pollutions contribuent à dégrader l'océan dont elle dépend. « S'il n'y avait pas l'océan, une grosse partie de notre économie n'existerait pas. Et paradoxalement, notre économie détruit les écosystèmes marins », souligne Élisabeth Laville. Une cartographie spécifique est nécessaire pour rendre ces liens concrets et encourager les entreprises à agir.
Les leviers d'action pour une stratégie océanique sont multiples et s'étendent sur tout le cycle de vie des entreprises. Il ne s'agit pas seulement de philanthropie, mais d'actions concrètes comme :
- L'écoconception pour réduire les plastiques, notamment les emballages à usage unique ou les microbilles dans les cosmétiques qui finissent dans l'océan.
- La recherche de substituts dans l'approvisionnement pour limiter les impacts sur les écosystèmes marins.
- L'adoption d'une logistique décarbonée, par exemple en utilisant le transport à voiles.
En augmentant la conscience de cette interdépendance, on peut espérer que les entreprises intègrent davantage la protection des océans dans leurs stratégies, pour préserver à la fois l'environnement et la résilience économique.



