Marseille électrifie ses quais pour les paquebots de croisière, une première en Méditerranée
Marseille électrifie ses quais pour les paquebots de croisière

Une première en Méditerranée

Les passagers qui débarquent du MSC World Europa, un navire de 333 mètres pouvant accueillir 6 780 croisiéristes, ignorent la petite merveille de technologie branchée à quelques pas. Cinq prises reliées à autant de câbles rouges qu’une grue, elle-même raccordée à un poste électrique, sont venues se greffer à la coque. L’agitation se fait pourtant sentir ce 11 avril. Dans le terminal croisière tout proche, le monde maritime et politique marseillais se congratule autour du ministre des Transports, Philippe Tabarot. « C’est une première, ce qui se passe ici, sourit ce dernier. Une vraie avancée pour la souveraineté de notre pays et moins de fumées, de pollutions et de nuisances pour les populations. » La veille au soir, dans une adresse invitant depuis Matignon à miser sur l’électrification de la France, Sébastien Lecornu avait en quelque sorte adoubé l’événement marseillais.

Marseille devance la réglementation européenne

En branchant les navires de croisière à quai, quelques années après l’avoir fait pour les ferrys vers la Corse et le Maghreb, le Grand Port maritime de Marseille (GPMM) permet de couper les moteurs au fioul et de réduire les fumées nocives. Il devance ainsi la réglementation européenne qui obligera à connecter 90 % des bateaux en 2030. « Marseille compte encore 780 décès prématurés par an liés à la pollution de l’air, pointe Dominique Robin, le directeur d’AtmoSud, l’organisme chargé de surveiller l’atmosphère. C’est trop, mais la situation s’améliore, sachant que le maritime compte ici pour 37 % dans les émissions de dioxyde de carbone et d’azote. Cela vaut le coup de raccorder ces navires, nous restons vigilants. »

Des défis technologiques relevés

Les techniciens du port affichent un mélange de fierté et de soulagement. Pas seulement parce que la conversion des réseaux de 50 à 60 hertz, nécessaire pour ces paquebots couvrant les cinq continents, n’avait jamais été réalisée en Méditerranée. « On a mis beaucoup d’ingénierie et d’innovation pour électrifier ces villes flottantes, précise Laurent Spadaro, chef du département des réseaux d’eau et d’électricité au port. Ces postes électriques construits pour nous n’existaient pas. » Pour arriver à brancher ces navires de croisière, qui dévorent chacun autant d’énergie qu’une commune de 13 000 habitants, soit 16 mégawatts (MW), il a aussi fallu en quelques années faire passer la capacité d’accueil électrique du port de 30 à 108 mégawatts. « On a essuyé quelques plâtres car les défis technologiques sont majeurs, confesse Hervé Martel, président du directoire du GPMM. Mais on a franchi une étape décisive. »

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Pas de conflit d’usage ?

Objectif : atteindre une puissance de 160 MW en 2030, ce qui passe par la création de nouveaux postes de raccordement, avec parfois de longs délais pour instruire les dossiers, les coûts étant partagés avec l’État. « Il n’y aura pas de conflit d’usage, assure Patrick Maddalone, directeur de la transformation du port. Nous anticipons cela depuis 2017 avec Enedis et nous bénéficions de la surproduction française d’électricité qui est en partie exportée. On a pris de l’avance. En outre, nous utilisons les toits de nos hangars pour produire notre propre électricité, à hauteur de 7,5 MW. Cela permet d’alimenter les postes pour les ferrys vers le Maghreb. » Mais le casse-tête des techniciens ne s’arrête pas là. En parallèle des exigences maritimes – les formes de réparation navale sont également dans le viseur des normes européennes et des électriciens d’Enedis – sont apparus d’autres grands gourmands près des quais. À l’entrée menant aux terminaux croisière, d’intrigants panneaux indiquant MRS 3, 4 et 5 conduisent vers des data centers, dont le dernier est en construction.

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Troublants data centers

D’imposants bâtiments qui s’imposent sur le littoral portuaire, Marseille étant désormais relié au monde via 18 câbles sous-marins de fibre optique, faisant de la cité phocéenne le cinquième carrefour planétaire. Si ces bâtiments futuristes, dont l’un a été construit dans une ancienne base de sous-marins de l’armée allemande, fascinent les amateurs de numérique, ils troublent les protecteurs de l’environnement. « Les data centers nous inquiètent du fait de l’électricité qu’ils consomment, de leur refroidissement par eau ou par des liquides qui contiennent des polluants éternels, et de leur modèle très éloigné de la sobriété énergétique », liste Aurélien Nicolle Romieu. Chargé de mission énergie et santé environnementale au sein de l’association France nature environnement (FNE), il a emmené mi-avril une délégation visiter l’un des centres de données marseillais. « Je ne peux pas dire que j’en suis sorti rassuré, mais Digital Realty, le propriétaire qui nous a reçus, est plutôt transparent. Il s’interroge lui aussi sur la nécessité de stocker plusieurs fois des données qui se croisent d’un serveur à l’autre. La question de l’énergie consommée nous interpelle aussi. Ce sont des quantités astronomiques, certes décarbonées, mais le nucléaire se nourrit d’uranium importé. » Hôte de la visite, Fabrice Coquio, président de Digital Realty France, rappelle que son entreprise a construit son propre poste de raccordement de 80 MW il y a quatre ans. « C’est vrai que ces centres consomment de l’énergie, mais il y a ce qu’il faut, assure-t-il. La production électrique en France est excédentaire, la question de la distribution a été anticipée et le port a mis les bouchées doubles pour construire de nouveaux postes de transformation. »

Décarboner, c’est réconcilier

Christophe Castaner, président du conseil de surveillance du Grand port maritime de Marseille, déclare : « Décarboner, c’est réconcilier. » À l’hôtel de ville, Benoît Payan qui a débloqué dix millions d’euros pour l’électrification du port, ajoutant son écot à ceux des autres collectivités, reste malgré tout prudent : « Marseille devient le cinquième hub mondial pour les câbles et c’est une chance, car on crée des emplois, on attire des richesses. Mais cela ne peut pas se faire au détriment de l’environnement et c’est au port d’imposer des normes », ajoute-t-il. La position de l’édile a toutefois évolué : au début de son premier mandat en 2020, le Printemps marseillais avec lequel il avait été élu au côté de l’écologiste Michèle Rubirola, se déclarait contre les centres de données et militait pour une restriction du nombre de croisiéristes. Tandis que certains, sur les réseaux sociaux, continuent de craindre que les besoins du port finissent par contraindre les Marseillais à « se chauffer à la bougie », Christophe Castaner préfère encourager « un modèle exemplaire de transition énergétique qui montre qu’on peut être puissant sans être polluant. Nous sommes capables de répondre aux besoins énergétiques sans nier le débat. Décarboner, c’est réconcilier. » Une formule qu’il aimerait décliner dans les bassins ouest du port, du côté de Fos, où les projets industriels et énergétiques nécessitent une ligne à haute tension de 400 000 volts passant par des espaces naturels protégés. Là-bas, le débat fait toujours rage.