Renaissance de la forêt après le feu des Corbières : la nature comme solution
Renaissance de la forêt des Corbières : la nature comme solution

La renaissance de la forêt après le feu des Corbières : "Laissons faire la nature, c’est sans doute la meilleure solution"

Le feu géant de Ribaute, en août dans l’Aude, a anéanti 11 133 hectares de forêt, essentiellement des pins d’Alep et des chênes verts. Un degré de destruction qu’a connu en 1989 puis 2010 une forêt assez semblable, tout près de Montpellier, qui renaît aujourd’hui.

Un paysage dévasté

L’évaluation des forestiers n’est pas achevée, mais elle est sans nuance. "Il n’y a plus rien, c’est complètement détruit", souffle Jean-Christophe Chabalier, ingénieur en charge de l’Aude pour le Centre national de la propriété forestière (CNPF). "Le feu, très rapide, a parcouru une forêt dense, avec énormément de biomasse ; c’est catastrophique, y compris au niveau du sol. Et cela va compliquer la régénération de la forêt."

Deux mois après l’incendie considérable de Ribaute, dans les Corbières, la question de la renaissance d’une forêt méditerranéenne réduite à néant semble illusoire. Qu’un épisode méditerranéen lessive ces sols calcaires très pauvres, peu profonds, et que le vent participe à l’érosion, et cette régénération s’avérera plus délicate encore.

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Mais dans le "temps long des forestiers", glisse Fabien Brochiero, ce territoire, aujourd’hui "vulnérable à l’eau, au vent et au feu pour dix, quinze ou vingt ans", peut se relever avec force.

L’exemple de la forêt près de Montpellier

Responsable du pôle DFCI pour le Gard, l’Hérault et la Lozère à l’Office national des forêts, Fabien Brochiero pousse ses pas sur une piste forestière de Guzargues, à l’est de Montpellier. Sur un sol de calcaire, au milieu d’une végétation – pins d’Alep, chênes verts, cistes, arbousiers, romarin, thym et chênes kermès – voisine de celle du massif audois incendié.

Ici, pourtant, le feu est passé en 1989 puis 2010. "Les deux plus gros incendies recensés dans l’Hérault depuis 1973." Le 27 juillet 1989, le feu de Saint-Bauzille-de-Montmel a parcouru 1 835 hectares sur cinq communes. Le 30 août 2010, il est parti de Fontanès, a couru sur 10 km, huit communes, 2 544 hectares, repassant sur 1 250 hectares déjà dévastés vingt-six ans plus tôt.

Le paysage le raconte en trois parties : la forêt qui a émergé après 1989 et n’a pas été traversée par le feu de 2010, celle repartie après le second brasier, et la garrigue qui a colonisé un espace que la forêt n’a pu reconquérir. C’est un camaïeu de verts, de hauteurs d’un mètre à une dizaine, d’une folle densité, d’où émergent des chênes verts repartis de leur souche. Les arbres âgés de 35 ans sont "beaux, fins, droits, c’est de la forêt sans intervention de l’homme, par le seul fait de la nature".

Le pin d’Alep, colon frugal mais décrié

Le chêne vert ne meurt pas, il rejette depuis la souche et est moins inflammable. Mais il a besoin d’un sol plus profond, de plus d’eau, et sa capacité de colonisation est moindre. En réalité, il n’a sa chance de prendre le pas sur le pin qu’au bout de 150 ou 200 ans. En attendant, c’est le très décrié pin d’Alep qui a la main, qui s’embrase aisément et dont les écailles provoquent des sautes de feu redoutables.

"Frugal, il se satisfait de très peu, peu de nutriments, peu d’eau, peu de sols", détaille Jean-Christophe Chabalier. "Si on devait artificiellement reboiser, on retomberait obligatoirement sur le pin d’Alep, une variété autochtone."

Pas de reboisement artificiel dans les Corbières

De reboisement, il ne sera pas vraiment question dans les Corbières. La faute au morcellement de la propriété foncière mais pas seulement. "Je suis plus que sceptique, reprend l’ingénieur forestier. C’est très cher, de 7 000 à 10 000 euros par hectare, et très risqué." Le résultat était déjà incertain autrefois, mais le réchauffement climatique rend encore plus aléatoire cette hypothèse. "On a tiré les leçons de nos échecs, renchérit Fabien Brochiero. Certains reboisements ont marché, d’autres pas du tout, et l’essence plantée pousse souvent moins bien que celle qui revient naturellement. Et il faut arroser, aujourd’hui, c’est aberrant."

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"Laissons faire la nature", juge Jean-Christophe Chabalier à propos des Corbières. "C’est ce que l’on va conseiller aux propriétaires, et c’est sans doute la meilleure solution, même si la pauvreté des sols impose une essence qu’on n’a pas forcément choisie." Ce pin d’Alep "qui ne pousse pas vite, mal, tordu, économiquement peu valorisé, mais dur au mal, pionnier dans l’âme, joue un rôle. Ces forêts sont des espaces de protection de la biodiversité, des sols et du climat. Ils retiennent l’humidité et accueillent le public", insiste le forestier audois.

Des conditions climatiques préoccupantes

Dans l’Hérault, des sols bons, une pluviométrie favorable et des températures raisonnables ont contribué à la régénération des pinèdes deux fois brûlées. Dans l’Aude, où l’on reste sur trois terribles sécheresses et une pluviométrie quasi saharienne sur les Corbières, la "vieille forêt" disparue devra se confronter à "des conditions limites, plus limites encore du fait du réchauffement climatique", observe Jean-Christophe Chabalier. "Nulle part dans le monde, il n’y a beaucoup d’essences capables de supporter ces conditions-là. Les arbres, il leur faut de l’eau." L’affaire n’est pas gagnée et l’on n’y peut pas grand-chose, sinon espérer, regarder, accompagner sans que quiconque ne rallume un brasier.

Le lourd tribut payé par la faune

Oiseaux, reptiles, amphibiens, insectes, espèces chassables : la faune "paie un lourd tribut" à des incendies dévastateurs comme celui des Corbières, observe l’Office français de la biodiversité (OFB). "Ces feux estivaux ont détruit des habitats cruciaux, privant de nombreuses espèces de leur abri, de leurs sources de nourriture et de leurs sites de reproduction." L’OFB s’inquiète du temps nécessaire à la régénération de la forêt, qui va laisser "un vide écologique durable".

Parmi les victimes figurent de nombreuses espèces protégées, dont les populations étaient déjà fragiles. "Nous craignons des pertes irréversibles pour ces espèces dont les aires de répartition sont limitées et qui se trouvaient précisément dans les zones touchées. L’impact sur leur reproduction est préoccupant."

Même s’il faut voir "au cas par cas", rappelle Simon Popy, président de France Nature Environnement Occitanie-Méditerranée, "l’impact aura été le plus fort sur tous les compartiments terrestres. Pour les oiseaux, on a vu revenir après incendie des espèces patrimoniales de milieu ouvert, qui avaient disparu de zones refermées avec le recul de la vigne." Il peut y avoir des effets positifs, mais le caractère inédit du mégafeu de l’Aude crée un "enjeu de suivi de la faune, pour voir de quelle façon on va revenir ou pas, et à quelle vitesse, à l’état initial. La nature cicatrise toujours. La question est le temps ; on ne sait pas tout."