À l'occasion de la Monaco Blue Initiative, qui s'est tenue mercredi 27 mai 2026 au Musée océanographique de Monaco, Kristian Teleki, directeur général de Fauna & Flora International, est revenu sur les enjeux concrets de l'accord BBNJ, le traité sur la haute mer, entré en vigueur en janvier 2026. Il a lancé un appel pressant aux politiques pour passer à l'action.
Un constat alarmant mais des solutions existantes
Fondée en 1903 et active dans une cinquantaine de pays, Fauna & Flora International consacre 85 à 90 % de son action à des organisations locales et communautaires. Kristian Teleki dresse un constat simple : l'argent et les outils existent, il ne manque que la volonté politique. Ce message a été au cœur des discussions du Monaco Blue Initiative Forum et du Blue Economy and Finance Forum organisé au Grimaldi Forum les 28 et 29 mai.
L'accord BBNJ : un tournant pour les océans ?
L'accord BBNJ, visant à protéger la biodiversité au-delà des juridictions nationales, dans les eaux internationales qui couvrent 50 % du globe, est entré en vigueur en janvier 2026. Selon Teleki, il s'agit d'un tournant sans aucun doute. C'est le seul moyen réaliste d'atteindre l'objectif de protection de 30 % de l'océan d'ici 2030, en intégrant de vastes zones en haute mer. Cependant, il prévient que ces espaces ne peuvent être conçus comme déconnectés des côtes. Les zones protégées en haute mer pourraient reconstituer les stocks de poissons qui alimentent les pêcheurs locaux et artisanaux dans de nombreux pays. Tout le monde a donc un intérêt à y voir de la valeur, et cette valeur partagée est une opportunité.
Mais Teleki insiste : il ne suffit pas de tracer des lignes sur une carte. Nous sommes très bons pour créer des « paper parks », des parcs qui n'existent que sur le papier. Ce qui compte, c'est l'efficacité réelle de la protection, pas seulement son étendue. Dans un monde géopolitiquement fragmenté où le multilatéralisme s'effrite, l'océan prouve le contraire. La haute mer, qui représente environ 50 % de notre planète, est le patrimoine commun de l'humanité. C'est un espace qui appartient à tous et qui offre aujourd'hui une opportunité inédite de rassembler les nations autour d'une responsabilité partagée, au-delà de nos divisions physiques.
Les risques d'une mise en œuvre mal encadrée
Interrogé sur les risques si la mise en œuvre n'est pas bien encadrée dès le départ, Teleki cite l'exemple de l'Afrique de l'Ouest : 300 000 petits pêcheurs ont déjà perdu leur emploi à cause d'accords de pêche dont ils sont totalement exclus. Si les accords d'accès étrangers aux eaux nationales ne sont pas équitables, créer de grandes aires marines protégées en haute mer ne servira à rien. Les poissons se reconstitueront en haute mer, atteindront les eaux territoriales, et seront immédiatement capturés par des flottes qui ne bénéficient pas aux populations locales. Ces questions doivent être réglées avant la première réunion des États parties au traité, pas après. Trop d'exemples montrent que ces enjeux d'équité ont été ajoutés en bout de course. Il faut les mettre au centre dès le début.
Teleki encourage à ne pas se laisser paralyser par l'ampleur de la tâche. Il compare cela à une pizza : on ne l'avale pas d'un coup, on la mange part par part. C'est la même chose pour l'océan. Les communautés locales ou les entreprises peuvent prendre en charge et restaurer efficacement des « parts » spécifiques. En additionnant ces actions ciblées, nous aurons un véritable impact global.
La restauration des écosystèmes marins est possible
Concrètement, est-il encore possible de restaurer les écosystèmes marins abîmés ? Oui, et nous en avons la preuve. En Méditerranée orientale, le phoque moine est revenu et les herbiers marins se reconstituent. Les mangroves se restaurent dans plusieurs régions du monde dès lors qu'on associe les communautés locales, les gouvernements, les ONG et les entreprises. La nature, quand on lui en donne l'occasion, se reconstitue. Mais il faut être lucide : pendant qu'on protège des récifs coralliens, on les voit blanchir. On colmate des brèches sans boucher les trous. Si on ne s'attaque pas aux causes profondes – la surpêche, le réchauffement de l'océan, les activités côtières destructrices – on passe notre temps à écoper un bateau qui prend l'eau. La solution n'est pas technologique, ni même financière : il y a de l'argent disponible. Ce qui manque, c'est la volonté politique. Et c'est exactement pour cela qu'un événement comme la Monaco Blue Initiative a du sens : changer les mentalités, pour que les décisions suivent.



