Vin sans alcool : un marché en pleine croissance selon Bordeaux Families
Vin sans alcool : un marché en pleine croissance

Le groupement coopératif Bordeaux Families est l’un des principaux élaborateurs de vin sans alcool de notre région. Son directeur Philippe Cazaux fait le point sur ce marché en croissance.

Pourquoi avoir investi dans le vin sans alcool ?

La filière vin est en crise et il faut trouver de nouveaux débouchés. Initiée en 2021, notre réflexion s’est concrétisée en 2023 avec 2,5 millions d’euros investis dans une unité de désalcoolisation performante. C’est une décision stratégique forte. Le marché du vin sans alcool est en croissance : il a doublé ces cinq dernières années. On estime qu’il pèse 1 % de la consommation totale en France. Il n’y a aucune raison de passer à côté. Nous élaborons notre gamme et proposons nos services en prestation. Nous venons par exemple d’élaborer pour Lillet, le célèbre apéritif basé à Podensac (33), leur version 0 °.

Comment fait-on du vin sans alcool ?

C’est un processus industriel lourd, qui demande un savoir-faire. Au départ, c’est un vin traditionnel à qui on enlève ensuite l’alcool via un processus de distillation à basse température. Les arômes, très volatils, sont captés puis réintroduits dans le vin désalcoolisé. L’alcool soustrait – qui représente environ 15 % du volume du vin initial – est utilisé de son côté pour élaborer des eaux-de-vie (ou brandies). Rien ne se perd et je n’ai rien rajouté qui n’était pas déjà dans le vin de départ. Le vin a moins de 0,5 °, c’est la définition légale. D’autres types de boissons reçoivent des arômes exogènes, on parle alors de boisson aromatisée à base de vin désalcoolisé. C’est un autre univers.

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Comment peut-on définir le goût de ces vins désalcoolisés ?

Les vins sans alcool ressemblent aux vins d’origine. On reste dans le même univers, dans la même palette aromatique. Ceux d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’il y a vingt ans, marqués alors par un goût de « cuit » car distillés à haute température. Les amateurs de vin ne s’y retrouvaient pas. Si les sans alcool se développent aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont en train de gagner la bataille du goût. On peut être bluffé par leur qualité. Il arrive qu’on ne se rende pas compte que l’alcool a été enlevé. Les plus difficiles à faire sont les vins rouges. Enlever le volume d’alcool, c’est concentrer tout le reste (acidité, tanins). Notre savoir-faire est d’arriver à équilibrer gustativement les vins obtenus.

Quel est votre avis sur les vins avec peu d’alcool ?

Dans cet univers du degré d’alcool moindre, il y a effectivement les vins qui n’en ont pas, et ceux qui en ont moins. Un ensemble appelé « No/Low ». Les vins sans alcool marchent car leur principe est facile à saisir par un consommateur. Dans le cas d’un vin à 9°, ça va encore : il était à 12° ou 13° au départ, puis ramené à 9. Par contre, je suis plus dubitatif pour un 6°. Le consommateur hésite, il comprend moins bien le principe, c’est un entre-deux.

Qui sont les buveurs de ce type de vin ?

Les consommateurs de vin sans alcool sont d’abord ceux de vins traditionnels. Ils sont bus à un autre moment. Notre crémant, qui porte le nom de Louis Vallon, peut être ouvert à l’apéritif dans sa version classique puis en fin de repas en version sans alcool. Parce qu’on estime qu’on a assez bu, qu’on va prendre le volant ou pour une autre raison. Il y a aussi des gens qui boivent très peu ou pas d’alcool. Leur servir du vin sans alcool est une manière de garder le lien social. À l’apéritif, chacun a son verre, chacun participe. Pas besoin de boire obligatoirement un soda ou une eau gazeuse. Le besoin de lien social participe au succès du vin sans alcool.

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Pensez-vous que le rapport à l’alcool a changé dans nos sociétés ?

Oui. Les gens consomment moins d’alcool. Pour de multiples raisons : le culte de la santé et du bien-être ; le prix peut être un obstacle ; garder une bonne image de soi sur les réseaux sociaux... En Europe, un consommateur sur trois a baissé sa consommation ; c’est un sur deux pour les moins de 35 ans. Le rapport à l’alcool change et nos vins désalcoolisés sont une manière de répondre aux attentes des nouvelles générations. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) fait campagne sur l’hygiénisme avec l’alcool dangereux dès le premier verre. Alors qu’on est plutôt de la génération du French Paradox, avec une consommation modérée de vin bonne pour la santé.

Qu’en est-il du prix de vos bouteilles de vin sans alcool et de leur avenir ?

Les prix sont similaires à ceux des vins classiques : 9 à 10 € pour Louis Vallon, 7 à 8 € pour notre gamme Zéphyr (rouge, blanc, rosé). Les sans alcool sont plus chers à produire mais ils sont soumis à une TVA de 5,5 %, contre 20 % pour les autres. Ça compense le surcoût. Le consommateur a le choix. Pour ce qui est de l’avenir, il est prometteur. Les techniques peuvent s’améliorer : il nous a fallu un an pour mettre au point la bonne recette du Louis Vallon 0.0 %. Le sans alcool est un produit récent, on sait maintenant garantir la qualité et on s’améliore tous les jours. Côté marché, il faudra lever les freins chez les prescripteurs (distributeurs, restaurateurs). Les amateurs de vin sont plus pragmatiques et en ont moins qu’eux.

Basé à Sauveterre-de-Guyenne, dans l’Entre-deux-Mers, Bordeaux Families réunit 250 coopérateurs sur 3 500 ha. C’est l’un des plus importants acteurs de la viticulture girondine et un pionnier du vin sans alcool. Sur son site de Landiras, en Sud Gironde, Grands Chais de France (GCF) a également lourdement investi dans ce domaine. Basée dans le Gers, la société Moderato est un autre opérateur important. C’est elle qui a élaboré le liquoreux sans alcool du château Sigalas Rabaud, le premier cru classé à s’être lancé. Dans le Languedoc, Chavin est un autre pionnier. Castel, basé à Bordeaux, a investi 10 millions d’euros pour produire du vin sans alcool sur son site de Loire-Atlantique (marque Grain d’Envie).