Trois albums jeunesse pour parler de la guerre aux enfants
Trois albums jeunesse pour parler de la guerre

Chaque semaine, « Sud Ouest » vous propose une sélection de livres jeunesse parmi les dernières parutions. Au programme ce lundi : la guerre, omniprésente dans l’actualité et source de questionnements voire d’inquiétude pour les enfants.

Pour les petits : « Moi, Lubochka »

Un ours mène une vie paisible et libre au cœur de la taïga… jusqu’au jour où le ciel s’embrase et que la violence des hommes fait irruption dans son monde. Blessé, brûlé, il est recueilli par Sergiy, un soldat qui le soigne et lui donne un nom : Lubochka. Entre l’homme et l’animal naît alors une parenthèse fragile, presque miraculeuse, suspendue loin des combats. Mais la guerre, elle, ne s’arrête jamais.

Conçu en partenariat avec Amnesty International, ce bel album raconte avec intelligence une guerre sans nom (même si le regard se tourne naturellement vers l’Europe de l’Est), qui incarne non pas un mais tous les conflits qui ravagent les hommes, les bêtes et les terres. Au milieu du chaos, la rencontre devient lueur d’espoir et d’humanité, et le regard de l’ours l’occasion de questionner un monde aux règles déroutantes.

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« Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. En perdant le flair, l’instinct, le vent et la rosée, ils ont inventé les mots », note l’animal, croqué de manière saisissante par Amandine Piu. Page après page, ses paisibles camaïeux de bleu viennent rencontrer les verts militaires et percuter les jaunes brûlants du feu des hommes, avant de céder la place à une étendue chaleureuse et multicolore, promesse d’un après possible.

Sensible, poétique et lumineux, Moi, Lubochka rappelle que la littérature jeunesse peut dire les tragédies du monde avec justesse et perspective. Un album grave mais plein d’espoir, qui parle de guerre en choisissant obstinément la douceur.

Pourquoi on aime ? Pour le travail des couleurs d’Amandine Piu, qui donne corps à tout le récit. Pour le talent de Gilles Baum, qui parvient à parler de guerre aux tout petits avec espoir et poésie. Pour la réflexion plus large sur le sens de l’existence, du lien, ou de l’engagement. Pour l’écho certain que trouve – et trouvera malheureusement encore – le livre dans l’actualité.

« Moi, Lubochka », Gilles Baum et Amandine Piu, Les Éditions des Éléphants, 40 pages, 15 euros. À partir de 4 ans.

Pour les moyens : « C’est quoi la guerre ? »

Pourquoi les guerres existent-elles ? Qui décide de les faire ? Y a-t-il plus de guerres aujourd’hui qu’hier ? Les enfants combattent-ils parfois ? Et quel rôle jouent les réseaux sociaux dans les conflits ? Dans ce grand album documentaire clair et accessible, la journaliste Ingrid Seithumer répond aux nombreuses questions que les plus jeunes peuvent se poser face à l’histoire… comme à l’actualité.

Peu de texte, des paragraphes courts, de grandes illustrations lisibles… chaque double page va à l’essentiel, sans simplifier à l’excès. L’autrice y alterne repères historiques, exemples récents et informations plus inattendues, entre anecdotes ou faits insolites. Le livre a aussi l’intelligence d’élargir le sujet, en abordant les différentes formes de conflit, mais aussi la propagande en ligne, la place des civils et des enfants, la défense nationale, ou encore les règles du droit international. La multiplication des supports (cartes, frises chronologiques, lexique…) le rend par ailleurs directement exploitable en classe comme à la maison.

Pourquoi on aime ? Pour le choix d’illustrer par des dessins plutôt que des photos, moins impressionnants pour les jeunes enfants. Pour les explications claires, qui racontent la guerre sans angélisme tout en détaillant les solutions (solidarité, diplomatie, humanitaire…) vers la paix. Pour la diversité des questions abordées, de l’histoire à la géopolitique, mais aussi la psychologie, voire… la biologie. Pour la modernité des exemples donnés (guerre en Ukraine, à Gaza…), qui font directement écho aux questionnements des enfants d’aujourd’hui.

« C’est quoi la guerre ? », Ingrid Seithumer et Marie Mignot, Éditions Nathan, 32 pages, 8,20 euros. À partir de 7 ans.

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Pour les moyens : « Au pied des montagnes »

Dans un monde géométrique en apparence paisible, où se côtoient joyeusement triangles, carrés et autres parallélogrammes, un discours autoritaire émerge peu à peu et distille insidieusement le poison de la division. Les triangles sont soudain accusés de tous les maux, et, de jour en jour, marginalisés, surveillés, puis persécutés.

Au centre de ce basculement, Kuzma tente de tenir debout, malgré la crainte de se voir effacée du monde. Forcée de s’enfuir par sa mère, qui lui promet de la retrouver « au pied des montagnes », la petite fille s’efforce de survivre seule, malgré la terreur, en invoquant son imaginaire comme échappatoire à la trop cruelle réalité.

Adapté d’une pièce écrite en 2020 par Gwendoline Gauthier et Sarah Hebborn, « Au pied des montagnes » est un objet éditorial singulier, à mi-chemin entre le grand album et le roman illustré. Les éditions bruxelloises Versant Sud confirment ici leur goût pour les propositions exigeantes et graphiquement audacieuses, où texte et dessins prennent toutes les libertés pour soutenir l’originalité du récit.

Derrière cette forme très libre, la fable est d’une grande netteté. Les autrices y abordent de front les mécanismes du fascisme et de la discrimination. Le basculement vers le pire y est montré sans fard et avec beaucoup d’intelligence, interrogeant, sous couvert de fantaisie, la responsabilité de chacun, qu’il soit acteur, complice ou simple spectateur. Une remarquable réussite.

Pourquoi on aime ? Pour les illustrations percutantes de Fanny Dreyer, faites de découpages, de symboles et de riches fresques montagneuses. Pour le balancier constant entre l’effondrement d’un monde et la puissance de l’imaginaire pour y résister. Pour l’universalité du récit, qui permet d’aborder les mécanismes d’oppression tristement récurrents dans l’histoire mondiale. Pour le prolongement de l’expérience grâce à une très belle fiction sonore de 52 minutes, à écouter sur la plateforme belge Radiola grâce à un QR code présent dans le livre.

« Au pied des montagnes », Gwendoline Gauthier, Sarah Hebborn et Fanny Dreyer, Éditions Versant Sud, 128 pages, 20 euros. À partir de 8 ans.