Des citoyens fuient les grandes surfaces et inventent un nouveau modèle pour s'alimenter au quotidien. Nicolas Bricas, chercheur au Cirad à Montpellier et titulaire de la chaire Unesco "Alimentation du monde", décrypte ce phénomène.
Un système à bout de souffle
Le système industriel a rendu de grands services en augmentant la production agricole jusqu'à la surproduction des années 1980. Cela a fait baisser les prix pour le consommateur, mais a augmenté le coût global pour la société. Ce système génère des dégâts environnementaux, sanitaires et des inégalités. Les agriculteurs sont les moins bien rémunérés de la chaîne, l'usage massif d'engrais et de pesticides pollue les sols, détruit la biodiversité, et les rendements baissent. Ce modèle n'est pas viable à long terme.
Un débat confisqué par les lobbies
Les Français devraient pouvoir faire évoluer le système, mais le débat est confisqué par les grands acteurs et leurs lobbies. Les 9 milliards d'euros annuels de la politique agricole commune servent à maintenir le système plutôt qu'à accompagner une transition. Pourtant, la société attend des changements législatifs sur la malbouffe, les pesticides, etc.
Manger mieux coûte plus cher
Le bio est plus cher que le conventionnel, cuisiner soi-même prend du temps. Dans notre société, l'alimentation est dévalorisée : les courses sont la variable d'ajustement pour les plus précaires. Pourtant, s'alimenter va bien au-delà : c'est la santé, la culture, le rapport aux autres et aux territoires.
Le locavorisme : une alternative viable ?
Le locavorisme gagne du terrain, mais il faut nuancer : un aliment local n'est pas forcément meilleur pour la planète. Le transport ne représente qu'une petite part du coût environnemental, dominé par le mode de production. Un bio venu de loin peut être préférable à un produit intensif local. L'enjeu est aussi la sanctuarisation du foncier agricole.
L'autonomie alimentaire, un fantasme
Une ville ne peut pas se nourrir sur ses seules surfaces. Pour Montpellier, il faudrait la surface de l'Hérault sans vigne ! L'histoire mondiale n'a jamais été 100% locale. L'innovation à Montpellier consiste à constituer un réseau avec des zones excédentaires comme l'Aveyron, la Lozère, les Cévennes.
Des initiatives citoyennes qui font bouger les lignes
Des milliers de projets émergent pour produire, transformer et commercialiser autrement. Montpellier est une métropole à part. Ces initiatives restent marginales mais prouvent que c'est possible et envoient des signaux aux politiques et industriels. Les grands groupes viendront y puiser des idées, comme pour le commerce équitable ou le vrac.
Manger, un acte militant ?
Oui et non. Il ne faut pas faire reposer le choix sur les individus, surtout les plus précaires. En revanche, construire des alternatives collectives, comme un supermarché coopératif, permet de peser face aux lobbies.



