Dans une tribune libre publiée ce dimanche, Laetitia Biscarrat et Lucile Sassatelli, enseignantes à l'Université Côte d'Azur, appellent à ne pas laisser l'intelligence artificielle aux mains des géants de la Tech. Elles proposent de concevoir des outils d'IA vertueux pour mettre au jour le sexisme dans les médias et au cinéma.
Une frénésie IA aux conséquences néfastes
Les promesses mirobolantes des producteurs d'outils d'IA générative occupent excessivement l'actualité, selon les autrices. Ces acteurs incitent à des déploiements inconditionnels dans des domaines inadaptés comme l'éducation et la santé, malgré des preuves d'inefficacité, voire d'effets néfastes. Cette frénésie, volontairement alimentée par les géants de la Tech, a pour corollaires l'exploitation du travail, la spéculation financière, le pillage des productions intellectuelles et créatives, ainsi que la dégradation de notre écosystème (eau, énergie, métaux rares).
D'autres voies possibles
Pourtant, d'autres voies sont possibles. L'IA est un domaine scientifique riche de méthodes diverses, avec lesquelles on peut construire éthiquement et dans le respect des parties impliquées, pour éclairer des grandes problématiques sociales. C'est le cas des inégalités de genre. Dix ans après #MeToo et #balancetonporc, la question des violences sexistes et sexuelles au cinéma et dans l'industrie des médias continue de mobiliser, dans les rédactions et sur les plateaux de tournage, mais aussi dans ce qui nous est donné à lire, voir et entendre.
La dernière édition du Global Media Monitoring Project, enquête internationale de référence sur la place des femmes dans l'information, coordonnée depuis l'Université Côte d'Azur pour la France, les rapports annuels de l'Arcom, régulateur de l'audiovisuel, et les travaux de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale de 2024, demandée par Judith Godrèche, pointent le sexisme et des violences sexuelles endémiques.
Le lien entre violences professionnelles et productions médiatiques
Mais quel rapport y a-t-il entre les violences vécues par les professionnelles et les productions filmiques et médiatiques que nous consommons ? Elles sont autant de facettes des inégalités de genre qui font système dans notre société. L'analyse des stéréotypes et de l'objectification des femmes à l'écran permet alors de mettre au jour les formes premières de l'acceptabilité sociale des inégalités.
Caractériser et quantifier les disparités de représentations nous aide à comprendre comment les inégalités se perpétuent à travers les médias que nous consommons quotidiennement. Or, confrontées à la volumétrie croissante du flux médiatique, les enquêtes ont besoin de renouveler leurs méthodes. C'est ici que les outils d'IA interviennent.
Le projet TRACTIVE : des IA pour détecter l'objectification
Le travail de Biscarrat et Sassatelli consiste à concevoir des modèles d'IA permettant d'automatiser, et donc traiter à plus large échelle, les mesures et caractérisations des inégalités de genre. Au-delà de l'enjeu techniciste, les résultats de ces enquêtes ont une finalité sociale : ils alimentent le débat et informent les politiques publiques. Telle est l'ambition du projet TRACTIVE, financé par l'Agence Nationale pour la Recherche et mené par l'Université Côte d'Azur. Depuis 2022, ce projet conçoit des méthodes d'IA pour détecter l'objectification des personnages dans des contenus audiovisuels. L'objectification est produite par un ensemble de choix iconographiques, narratifs et sonores qui construisent des personnages comme objets de désir ou de service, plutôt que comme sujets d'action.
Des outils vertueux au service du bien commun
Développer des outils d'IA vertueux, dans leur construction comme dans leurs finalités, constitue une des briques d'une recherche scientifique au service du bien commun. Au-delà de la frénésie IA, leur travail poursuit, avec des objectifs clairs, socialement utiles, et des positionnements scientifiques éthiques, le développement d'approches informatiques permettant de mieux visualiser et de quantifier les inégalités.
Face aux risques que fait peser l'IA aux sociétés démocratiques, et au-delà de la seule question de l'usage individuel de ces outils, ce sont l'organisation et les finalités mêmes de la recherche en IA qui doivent être interrogées. En l'attente d'une régulation forte, développer des outils au service de la construction d'une société plus juste est un des leviers qu'il est aujourd'hui nécessaire d'actionner pour (re)donner du sens au déploiement de ces technologies.



