Un paysan visionnaire transforme son exploitation avec des haies depuis trois décennies
Depuis plus de trente ans, Jean Boutteaud plante inlassablement des haies sur la ferme qu'il exploite avec ses associés à La Devise, en Charente-Maritime. Pour cet agriculteur bio, ces alignements d'arbres et d'arbustes représentent bien plus qu'une simple limite de parcelle : ce sont de véritables auxiliaires essentiels à la santé de ses cultures et à l'équilibre de son écosystème agricole.
Une symphonie naturelle sous le soleil charentais
Sous le franc soleil de l'après-midi, les haies de la Ferme des Sens résonnent du bourdonnement des abeilles sauvages et autres pollinisateurs qui butinent avidement les fleurs des arbres et arbustes. En bordure des champs qui occupent les hauteurs de Vandré, un bourg de La Devise près de Surgères, se dressent pruniers-cerises, aubépines, troènes, charmes et cormiers.
La plantation de ces spécimens remonte à 2019, dans le cadre du programme EVA 17 porté par le conseil départemental de Charente-Maritime et la chambre d'agriculture Charente-Maritime/Deux-Sèvres. Sur une emprise large de six mètres, ces haies prospèrent, s'épaississent et gagnent en hauteur année après année.
« Il a fallu arroser un peu les premières années pour éviter les pertes. Le cormier va continuer à monter, des buissonnants vont rester plus bas, les ronces empêchent les chevreuils de s'attaquer aux pousses, l'herbe s'étale au pied : c'est un ensemble vivant et cohérent », se réjouit Jean Boutteaud avec une satisfaction palpable.
L'architecte d'un nouveau paysage agricole
Installé depuis 1986 sur la Ferme des Sens, qui compte aujourd'hui 140 hectares en polyculture-élevage, Jean Boutteaud s'est fait l'architecte méticuleux du nouveau paysage de ses terres. Quand il a repris l'exploitation, on y dénombrait huit kilomètres de haies. Il y en a désormais treize, témoignant de son engagement constant.
Au cœur même de l'exploitation, une expérience ambitieuse d'agroforesterie a vu émerger l'hiver dernier quatre cents arbres dispersés sur dix hectares. Sur des lignes espacées de trente-huit mètres s'échelonnent noyers hybrides, aulnes de Corse et chênes chevelus - des essences sélectionnées pour leur résilience face aux changements climatiques et leurs extrêmes.
« On se projette vers 2050. À chaque plantation correspond un objectif précis », explique l'agriculteur avec une vision à long terme qui dépasse les simples considérations immédiates.
Un héritage familial transformé par la bio et la biodynamie
Incarnant la douzième génération de paysans sur ces terres - les archives mentionnent déjà sa famille en 1720 - Jean Boutteaud assume pleinement cet héritage tout en le transformant radicalement. Désormais associé à son fils Louis et à Alexis Bonnet, il a converti l'exploitation à l'agriculture biologique dès 1998 et est certifié Demeter, label exigeant de la biodynamie.
Sur la Ferme des Sens, 6 à 7% de la surface agricole sont désormais consacrés à la biodiversité, un chiffre significatif dans un contexte de spécialisation agricole intensive.
« En théorie, il nous faudrait cent mètres de haies pour un hectare de cultures. Les haies contribuent à la recherche de diversité, une condition essentielle de la survie de nos systèmes agricoles. La nature est notre meilleure alliée. Souvent, les attaques de ravageurs résultent d'un déséquilibre », analyse Jean Boutteaud avec la sagesse de l'expérience.
Des écosystèmes complexes aux multiples fonctions
Les haies de la Ferme des Sens abritent une faune diversifiée qui participe activement à l'équilibre écologique de l'exploitation :
- Oiseaux et insectes prédateurs naturels des ravageurs
- Carabes (coléoptères) qui régulent populations d'escargots et limaces
- Pollinisateurs essentiels aux cultures
La première haie plantée sur l'exploitation avait une fonction bien précise : ralentir le vent à proximité de l'élevage de porcs. Mais ces alignements végétaux remplissent bien d'autres rôles essentiels :
- Rétention d'eau dans les sols pendant les périodes sèches
- Régulation thermique des microclimats environnants
- Création d'habitats pour la faune auxiliaire
« On juge qu'une haie a un effet climatique à une distance de sept à huit fois sa hauteur », précise le paysan, démontrant une connaissance fine des interactions écologiques.
Une stratégie agricole globale et cohérente
Les haies qui maillent le territoire de Vandré protègent les cultures en mosaïque de l'exploitation : lentilles, oignons, haricots, thym, fenouil, sauge et céréales alternent harmonieusement. Cette diversité cultivée réduit la vulnérabilité de chaque espèce et participe d'une même stratégie paysanne globale.
Le morcellement des parcelles - entre cinq et huit hectares chacune - est adapté au travail des machines tout en permettant l'intégration d'éléments paysagers comme les haies et alignements d'arbres. Ces derniers trouvent naturellement leur place dans les interstices, à condition qu'ils apportent une valeur ajoutée tangible.
Un investissement temps et argent qui porte ses fruits
La création et l'entretien des haies représentent un investissement significatif pour l'exploitation. Si le Département finance les plants avec le soutien technique de la Chambre d'agriculture, l'entretien annuel incombe entièrement à la ferme, représentant trois à quatre mille euros par an sur l'ensemble de l'exploitation.
Dans la colonne des bénéfices, les gains ne sont pas toujours facilement chiffrables en termes monétaires, mais ils tombent sous le sens pour qui observe l'équilibre retrouvé de l'écosystème agricole. La trentaine d'essences d'arbres et d'arbustes - issues de graines sélectionnées localement - offre des floraisons étagées de février à novembre, assurant ainsi la permanence des pollinisateurs tout au long des saisons.
À travers cette approche visionnaire, Jean Boutteaud démontre qu'une agriculture respectueuse de l'environnement peut être à la fois productive, résiliente et économiquement viable, traçant ainsi une voie inspirante pour l'agriculture de demain en Charente-Maritime et au-delà.



