Retraite : le vide après le travail, une dépression évitable
Retraite : le vide après le travail, une dépression évitable

Pendant plus de trente ans, Valérie a dirigé un département d’une maison d’édition. Lire des manuscrits, accompagner des auteurs de la page blanche aux foires du livre, gérer des budgets, s’occuper de la diffusion… Il y avait toujours une décision à prendre, une réunion ou un lancement à préparer. Jusqu’en 2023, où un plan de sauvegarde de l’emploi a mis fin à son activité presque du jour au lendemain. Elle avait 64 ans et, comme souvent dans ces situations, elle n’avait pas anticipé ce scénario.

« Même si on m’a proposé un bon chèque pour mon départ, c’est comme si tout d’un coup, je ne servais plus à rien, raconte-t-elle. On rayait mon expertise, mon réseau, et on me remplaçait par quelqu’un de plus jeune et de moins cher. » Elle parle du vide, de la tristesse, de ce temps libre dont elle ne veut pas. « J’ai ressenti un grand vertige. J’ai vraiment eu peur de sombrer, de m’écrouler. »

Un besoin de bruit, d’agitation

Contrairement à ses amies qui ont progressivement quitté la capitale pour se mettre au jardinage à la campagne, faire de la céramique et s’occuper de leurs petits-enfants, Valérie est une vraie citadine. Pas du genre à trouver sa place dans un potager, ni à s’intéresser à la permaculture. Née à Paris où elle a passé toute sa vie, elle a besoin de bruit, d’agitation, de lire la presse, de courir les expos, de débattre de politique autour d’une table. Son mari depuis quarante ans partage cet état d’esprit. Cet ancien dermatologue continue d’ailleurs de donner des consultations les soirs et les week-ends dans le cabinet d’un ami pour garder un lien avec ses patients et se sentir utile.

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« Mes proches n’ont pas compris que je vive la retraite comme un rétrécissement de la vie, explique Valérie. Je n’ai pas de racines en région, pas de réseau ailleurs qu’ici. Mon mari m’a dit que je pouvais en profiter pour écrire. Mais écrire ses mémoires quand on n’a plus rien à faire, c’est un peu comme un arrêt de mort. »

Quelques mois après avoir cessé toute activité professionnelle, elle commence à se refermer, à voir son énergie s’étioler, à fuir les liens sociaux et à s’abrutir de longues heures devant la télévision. Son mari la pousse à consulter un psychiatre. Le diagnostic est sans appel : elle fait une dépression.

Plus marqué dans les professions « vocationnelles »

Ce que traverse Valérie, des milliers de Français le vivent chaque année. « Le passage à la retraite, c’est l’une des transitions identitaires les plus fortes de la vie », explique Adrien Chignard, psychologue du travail et conférencier, qui reçoit régulièrement de jeunes retraités en consultation. Pour l’expliquer, il invoque ce qu’il appelle « la centralité du travail » : pendant des décennies, des générations entières ont fait de leur métier le socle de leur statut, de leurs relations, de leur utilité sociale. « Le problème quand on finit par confondre sa carte de visite et sa carte d’identité, c’est que le jour où il faut continuer à avancer sans, on s’écroule. »

Le phénomène est particulièrement marqué chez celles et ceux qui exercent des professions « vocationnelles » ou « idéaltypiques », comme les médecins, enseignants, avocats ou policiers. Des fonctions dont le sens, le prestige et la reconnaissance qu’elles procurent finissent par tout absorber. « À l’opposé, une personne qui n’a pas choisi sa voie et s’est retrouvée technicien de maintenance ou tourneur-fraiseur ne se définira généralement pas par son métier, observe le psychologue. Elle dira plutôt qu’elle travaillait chez Renault ou chez Saint-Gobain. » Et le passage à la retraite en sera d’autant moins douloureux.

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Choc réel face au temps libre infini

Éric, professeur de sociologie à la retraite depuis trois ans, n’avait jamais connu l’ennui. Le vide l’a pourtant rattrapé, lui qui avait pu négocier sa date de départ avec son université et se croyait armé pour cette transition. « Je me suis inscrit dans une salle de sport, j’ai pris une carte illimitée dans un cinéma d’art et d’essai de mon quartier, mais ce n’était pas suffisant, explique-t-il. Ce qui me manquait, c’est le sentiment de continuer à apprendre, à partager comme je le faisais dans mon laboratoire de recherche. Les premiers mois, j’ai aidé des anciens étudiants qui préparaient leurs thèses, mais ça ne pouvait pas durer. »

Adrien Chignard voit dans le cas d’Éric un exemple emblématique. Savoir quand on part ne signifie pas se préparer à partir. Or il faudrait, au minimum dix-huit mois à l’avance, commencer à enclencher des démarches concrètes : consulter son médecin traitant, faire un point avec un conseiller financier, voir un psychologue. Non par excès de précaution, mais parce que le choc est réel. On ne peut pas avoir travaillé tous les jours de la semaine pendant quarante ans et se retrouver du jour au lendemain face à un temps libre infini, ou face à son conjoint, sans rien de prévu dans la journée.

L’entreprise, mauvaise élève de la fin de carrière

Une solitude que les entreprises n’ont pas vraiment cherché à atténuer. Pendant des années, elles ont expédié le départ à la retraite de leurs salariés en quelques formalités administratives, un pot de départ, une tondeuse à gazon ou un séjour au spa. Fin de partie, comme dirait Samuel Beckett. La loi « seniors, dialogue social et transitions professionnelles », entrée en vigueur en octobre 2025, commence à bousculer cette logique. Elle oblige désormais tout employeur à proposer à ses salariés un entretien de fin de parcours professionnel avant leurs 60 ans, soit à 58 ou 59 ans.

Un entretien qui s’ajoute aux entretiens professionnels existants, ces rendez-vous que la loi impose tous les deux ans et au cours desquels employeur et salarié font le point sur les perspectives d’évolution et de formation. Son objectif est simple : établir ensemble un calendrier jusqu’à la retraite, explorer les possibilités d’aménagement du poste, de réduction du temps de travail ou de retraite progressive, et surtout éviter que le salarié bascule brutalement du plein-emploi au temps libre total. Toutes les entreprises sont concernées, quelle que soit leur taille. Si l’employeur omet de proposer cet entretien, le salarié peut en faire lui-même la demande.

Les salariés de plus de 55 ans davantage concernés par les PSE

Adrien Chignard salue la mesure et la mise en lumière du sujet, même s’il reste prudent. « C’est un premier pas, dit-il. Mais un entretien ne suffit pas si derrière il n’y a pas une vraie culture de l’anticipation dans l’entreprise. » La France, sur ce sujet, accuse un retard structurel. Contrairement aux pays du nord de l’Europe, où les fins de carrière sont valorisées et intégrées depuis longtemps dans le dialogue social, la question des salariés vieillissants reste l’un des angles morts du monde du travail.

Selon une étude de la Dares publiée en juillet 2025, le taux d’emploi des 55-64 ans, bien qu’à son niveau le plus haut depuis 1975, ne s’établit qu’à 60,4 % en 2024, contre 82,8 % pour les 25-49 ans, et demeure en dessous de la moyenne européenne de 65,2 %. Aussi, les salariés de plus de 55 ans sont souvent les premiers visés par les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), qui proposent préretraites et départs avantageux. Ces dispositifs se multiplient, et avec eux, le nombre de salariés projetés vers la sortie avant d’y être prêts psychologiquement. « Si beaucoup acceptent volontiers de partir avec un chèque, pour d’autres c’est une tout autre histoire. Un sentiment d’inachèvement, de déclassement. Comme si on leur avait volé la fin », explique Adrien Chignard.

Tout recommencer sans repartir de zéro

Valérie et Éric, eux, ont fini par trouver leur chemin. Sur les conseils de son psychiatre, l’ancienne éditrice a récemment rejoint une association qui accompagne de jeunes auteurs. Elle y anime des ateliers d’écriture deux fois par semaine, bénévolement. « Ce n’est pas mon ancien métier, dit-elle. Mais j’ai retrouvé quelque chose d’essentiel : le sentiment d’être attendue quelque part, d’avoir une expertise qui sert encore. Et c’est assez plaisant de voir les yeux s’écarquiller quand je leur raconte mon parcours. » Le réseau s’est reconstitué. Les visages autour de la table ont rajeuni. Les débats, eux, n’ont rien perdu de leur intensité.

Éric, lui, a finalement déménagé dans le Vercors l’an dernier après de longues recherches. Il a racheté une vieille ferme qu’il retape et a monté une association où il reçoit des personnes qui souhaitent en savoir plus sur son ancien domaine de recherche. « Ma vie n’a rien à voir avec ce qu’elle était, dit-il. Mais j’ai retrouvé une raison de me lever le matin. Je reste actif physiquement, intellectuellement. Et puis c’est un coin avec un tissu associatif très dense, beaucoup d’initiatives. Je n’arrête pas. » Ni l’un ni l’autre n’a trouvé un substitut à son ancienne vie, mais une nouvelle façon de l’habiter.

La retraite, au fond, c’est peut-être ça : le seul moment de l’existence où personne ne vous demande rien, et où il faut pourtant tout réinventer. Méfiez-vous du vide, il a l’air inoffensif et puis un matin, vous réalisez que vous avez passé trois heures à regarder une émission sur la fabrication du fromage sans vraiment savoir pourquoi. Mieux vaut donc construire ses filets de sécurité, cultiver ses raisons d’être, même si elles n’ont rien à voir avec ce qu’on avait imaginé. La retraite idéale ressemble rarement à ce qu’on avait planifié. Elle ressemble, au mieux, à ce qu’on a eu le courage d’improviser.