Chanel Cruise 2026 : Matthieu Blazy réenchante les sirènes à Biarritz
Chanel Cruise 2026 : Matthieu Blazy et les sirènes

Croyez-vous aux sirènes ? Si ce n’est pas encore ou si ce n’est plus le cas, vous avez tort. Matthieu Blazy, lui, les aime depuis toujours. Il y a quelques années, à Biarritz, il en a même repéré deux, sculptées sur une villa Art déco, formant un double C, confiait-il en backstage, après la présentation, le 28 avril 2026, de sa collection Cruise dans le Casino de la station balnéaire où Gabrielle Chanel ouvrit en 1915 sa première maison de couture. Un clin d’œil du destin ? Sans doute. Et une passion toujours vivace : le teaser de la collection ne mettait-il pas en scène une « femme sirène » – « l’idée était qu’elle contemplait tous les personnages du défilé avant de retourner à la mer », souriait le créateur. C’était sans doute elle aussi qui plongeait dans le secret du collier coquillage, tenant lieu d’invitation.

Faisons un rêve

Rejouer des codes chez Chanel, c’est le jeu de Matthieu Blazy. Et puis les sirènes sont comme toutes légendes, comme tous les clichés aussi, on peut en jouer, s’en amuser, les transformer – la puissance des mythes tient à la manière dont on se les approprie. C’est ce que réussit Matthieu Blazy chez Chanel, avec ces codes si prégnants dans l’histoire de la maison et l’imaginaire collectif, avec les attentes aussi d’une collection dite Croisière – en termes de vêtements, d’image et d’imaginaire, mais aussi de revenus, si l’on est un peu terre à terre, ce qu’il n’est pas, même si, en homme de son époque, il aime le produit, comme le précise son « partner in crime » – surnom qu’il donne à Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel, ravi de l’envol des premières collections de Matthieu Blazy – ce dernier confessant que le buzz autour du succès en boutique de ses premières collections peut être un rien impressionnant.

Revenge dress et conte de fées

Réinventer la petite robe noire Chanel de 1926, c’est le défi relevé. Le succès se lit de nouveau dans cette première Cruise de Matthieu Blazy : dans ce chant amébée créatif entre références et vêtements, poésie et réalité, réside la séduction de cet opus, si tenu sur les lignes, si pensé dans les détails, si riche dans ses matières, si complexe, si déluré aussi car osant les pas de côté. On y retrouve le modus operandi du créateur, plongeant dans l’histoire de la fondatrice et les archives de la Maison sans jamais se noyer dans la littéralité mais en repêchant des trésors et en recréant une histoire contemporaine : ici une robe originale de Gabrielle Chanel retravaillée en viscose et soie ; là une manière d’utiliser, comme elle en son temps, le logo de la maison pour en faire un élément structurant du vêtement ; ici « un parasol des années 1910 devenant robe » ; là encore « la toute première petite robe noire, de 1926, la première « revenge dress », ouvrant le défilé. On a récemment découvert qu’un immense nœud ornait son dos : nous l’avons recréé comme une pochette portée à la main » ; ici encore ces vêtements de travail de pêcheurs et leurs bottes ; là, une robe de corail, ici une autre, spectaculaire, noire, « celle d’une serial killeuse, ou d’une veuve, on ne sait pas trop, peut être les deux » comme l’écho de celle des vierges que les pêcheurs emmenaient en procession en barque. Une pluralité de sens qui vibrionne comme dans ces robes au savant tissage créant un motif de gazette Chanel car « Gabrielle aimait lire le journal, “comme un homme ! ” et parce qu’on peut aussi y lire le souvenir des papiers journaux emballant les fish’n’chips que l’on grignote sur la plage ». Le récit d’une collection par Matthieu Blazy a des allures de contes de fées – « comme avec ces modèles, surnommés par l’atelier qui les a créées, les robes de Peau d’Âne, alors que je ne les avais pas pensées ainsi. Et c’est tant mieux » Ainsi, ces vêtements sont des personnages qui racontent non pas une mais des histoires, avec ici en décor réel et imaginaire, la douceur des bords de mer. Et cette narration est pleine de gaieté.

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La joie des détails cachés

Car, on l’a déjà dit, il y a de la joie dans le travail de Matthieu Blazy chez Chanel et dans cette collection en particulier. Il y a des sourires et des soupirs d’aise dans ces détails secrets, dans ces innovations invisibles, dans ces intentions singulières : ici un hippocampe brodé, là une minaudière corail, là encore un poisson comme bondissant d’un dessin animé, là un effet fou de maquillage colibri, ici encore comme un accroc à un sac qui aurait déjà vécu plusieurs vies, et des effets de trompe-l’œil qui trompent l’ennui. Et puis voici le plissé époustouflant de précision d’une maille, le tissage d’une trame dans une bayadère réinventée, un filet de pêcheur jouant les résilles de robe pour capturer les sirènes.

Le chant des sirènes

Et puis répondant à la musique qui fait chavirer les cœurs – de « Hissez haut, matelots » à Charles Aznavour –, voici le doux murmure, le subtil cliquetis des robes de sirènes clôturant le défilé. Contrairement à Ulysse, rien ne me retenait pour les suivre, plonger avec elles dans cet océan de tendresse, de sophistication et de délicatesse. J’avais aussi la liberté de projeter mes propres fantômes esthétiques, mes propres rêves de beauté, mes propres histoires : cette robe bayadère me racontait Irène Paley sur la plage à Biarritz ; ces demi-sandales, sur lesquelles on pose simplement le talon et qui donnent à l’allure, la grâce que devait avoir Achille aux pieds légers… Backstage, j’ai un peu bêtement bafouillé un bravo, un merci pour ce choc esthétique mais on est toujours un peu muet, je le suis tout du moins, devant ce qui touche au plus juste – les Anglais ont un joli mot pour décrire l’état dans lequel peut réduire une émotion, ou une sirène, flabbergasted. Depuis je n’ai qu’une envie. Retrouver les sirènes. Merci Matthieu.