Radin malin : quand l'économie vire à l'obsession
Radin malin : l'économie comme obsession

Il a reconnu son histoire dans un commentaire partagé sur le réseau social X. Le post, humoristique, invitait les utilisateurs à raconter « les pires radins » qu'il leur ait été donné de connaître. Dans le flot de réponses, figurait celle, amère, d'une ex-petite amie. À tous, elle rapportait cette journée d'anniversaire où, quinze ans plus tôt, son amoureux s'était présenté « sans cadeau », ou presque. « Il m'avait offert un pack de bières… »

Un étudiant fauché aux abois

« Si je me place de son point de vue, je dois reconnaître que c'était un peu “abusé” », concède aujourd'hui l'intéressé, Marc Mazière. « Mais le fait est que j'étais un étudiant fauché, et que je ne pouvais rien lui offrir », justifie le jeune homme. Une situation qui l'amène alors à limiter ses dépenses au nécessaire, explique-t-il, jusqu'à s'atteler à la quête de « bons plans », susceptibles de contenir ses frais et prévenir les découverts.

« Je déteste payer le “prix fort” quand je peux trouver moins cher », confie le désormais trentenaire, loin d'avoir abandonné ses habitudes. Auteur du blog « Radin Malin », il y consacre aujourd'hui une activité à part entière, inventoriant depuis 2015, astuces, codes promo et autres coupons visant à gagner, gérer ou économiser son argent. Et de le reconnaître : « Je crois que compter a toujours été dans ma nature… »

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Le radin, un être psychologiquement complexe

Patrick Avrane, psychanalyste et écrivain, scrute, de longue date, les ressorts inconscients de notre rapport à l'argent. Auteur de Petite Psychanalyse de l'argent (Puf, 2018), il distingue l'« économe » du « radin ». Le second « ne considère pas l'argent comme un moyen, mais comme une fin » et manifeste une « forte défiance » à l'idée qu'une opération ne lui soit « préjudiciable », explique-t-il. « Il baigne dans la crainte de se faire avoir, de se faire “voler”. »

Comme Harpagon, dans L'Avare de Molière, dont l'angoisse permanente de voir subtiliser sa cassette vire à l'obsession, « le radin considère l'argent comme un instrument de puissance dont il refuse de se dessaisir, ou comme une part de lui-même dont il refuse de se séparer », éclaire encore l'analyste. C'est « généralement le signe d'une insécurité personnelle », poursuit-il. Et elle « n'a rien à voir » avec son niveau de revenus.

L'exemple du fondateur d'Ikea

Le mode de vie du multimilliardaire Ingvar Kamprad, fondateur d'Ikea, en témoigne. Décédé en 2018, il habitait jusqu'à sa mort un modeste pavillon, conduisait une Volvo de 1993 et s'habillait aux puces « pour faire des économies ». Des habitudes que l'entrepreneur, réputé pour son obsession de la dépense, expliquait par ses origines modestes, et son enfance passée au Småland, région pauvre de la Suède où, disait-il, « un sou était un sou ».

Les racines de l'avarice

L'origine d'un tel rapport à l'argent prend généralement racine « dans l'enfance », confirme Patrick Avrane. Si certains comblent, par le cumul, un manque d'amour (réel ou supposé), beaucoup ont compté avec des parents « économes », sinon « radins », observe-t-il. Ceux qui n'en ont pas « pris le contre-pied », « reproduisent » ainsi leur comportement, quand bien même leur situation ne leur impose pas de le faire.

Ainsi Marc Mazière dit-il tenir son esprit « malin, débrouillard et gestionnaire » d'un milieu d'origine précaire, et de parents vigilants « par nécessité ». Ses économies substantielles, associées aux revenus assurés par son blog (1,5 million de visiteurs annuels), lui ont aujourd'hui permis d'investir dans l'immobilier, revendique-t-il, mais aussi et surtout de « [s]e construire une sécurité financière sur le long terme ».

« Matériellement à l'aise », le trentenaire n'en reste pas moins travaillé par la « peur du manque », et continue d'« aller au moins cher ». Jusqu'à recourir aux « bons » dénichés sur la Toile, qu'il cumule aux « offres de fidélité », « promos » et autres « remboursements différés ». « Économiser est toujours une petite victoire », sourit-il. Un attrait qu'il partage avec ses habitués : « Mon blog attire des gens dans le besoin mais aussi beaucoup de “chasseurs de bons plans”. »

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Une communauté de chasseurs de bons plans

Une enquête, menée en 2019, intitulée « Qui sont les nouveaux radins ? » (Ifop pour radins.com) décrivait précisément cette « communauté » en quête permanente de bonnes affaires et jetant son dévolu sur Internet. Moins soucieux de consommer peu que de consommer « malin », ces Français « près de leurs sous » sans être dans le besoin, y confiaient notamment, et pour la majorité d'entre eux, « assumer » ce penchant pour la dépense minimale.

Le poids du regard social

Signe que la radinerie devient un défaut acceptable ? Rien n'est moins sûr, à écouter Marc Mazière raconter ce rencard où l'atmosphère s'est brutalement refroidie à la mention de son blog « Radin Malin », ou ces commentaires et sous-entendus, « fréquents », prononcés à la seule évocation de son activité. « Je passe pour le pingre de service », rapporte le jeune homme, qui décidait, il y a plusieurs années, de ne plus en faire état au stade des présentations.

« Si c'est pour me mettre tout le monde à dos, alors les efforts que je déploie pour mieux vivre ne servent à rien », considère le trentenaire, qui raconte aussi « s'adapter » à ses amis, acceptant, bon gré mal gré, de les suivre dans des taxis ou dans des bars et restaurants dont il n'aurait jamais poussé la porte. « Je ne veux pas que mes économies dégradent ma vie sociale. Certains ont arrêté de me parler à cause de ça, alors je prends sur moi et fais attention… »

Un isolement social et psychologique

Que l'avare nous irrite ou nous lasse s'explique. Et ce n'est pas tant qu'il est frappé d'un défaut, ou affligé d'un « péché capital », que parce que ses pratiques touchent à notre manière même de faire société, éclaire Patrick Avrane. « La vie humaine est faite d'échanges symboliques (dont ceux d'argent), rappelle-t-il. Or quand il s'y refuse, le radin renonce non seulement à la convivialité, mais rompt aussi un certain pacte du vivre-ensemble. »

Et cela isole. « Dans bien des cas, l'entourage proche, parce qu'il souffre de la situation, déserte », observe le psychanalyste, qui n'en reconnaît pas moins la peine du premier concerné, toujours défiant, comptable et d'autant plus « coupé du monde ». « Je suis radine, mais j'aimerais ne pas l'être. La première victime de ma radinerie, c'est moi », témoignait ainsi l'écrivaine Catherine Cusset, qui publiait, en 2004, ses Confessions d'une radine (Gallimard).

Elle y remontait le fil de son avarice, racontait « la suspicion, la rétention, le calcul », confiait ses efforts aussi. Et décrivait, avec humour et fatalisme, un trait difficile à infléchir. « Je peux réagir contre, il n'en reste pas moins : mon premier instinct, c'est d'être radine. Je finirai comme grand-maman, invitant les autres, donnant, payant avec mon fric laborieusement économisé […] mais je resterai la radine : celle qui calcule… »