Ces chiffres ont de quoi donner le vertige. 9 000 milliards d’euros : telle est la somme que transmettront, dans la quinzaine d’années à venir, les « boomers » à leurs enfants ou petits-enfants. Il s’agit là du plus grand transfert de richesses de l’histoire contemporaine de la France. À titre de comparaison, la dette souveraine française s’élevait à 3 460,5 milliards d’euros à la fin de l’année 2025.
Une prise de conscience massive mais une action limitée
Dans ce contexte, les Français ont pleinement conscience de l’enjeu : 73 %, dont 78 % des plus de 50 ans, déclarent déjà avoir songé à l’héritage qu’ils laisseront. Mais de là à agir, il existe comme un mur, une barrière qui ralentit ce ruissellement patrimonial.
La banque CCF nomme ce phénomène la « procrastination responsable » : si la grande majorité des Français (69 %) juge « facile » l’évocation en famille de la question successorale, il demeure un « dernier kilomètre » particulièrement difficile à franchir pour passer à l’action et formaliser les choses. « Les Français ont envie de transmettre, savent combien cela peut être important pour leurs descendants, et pourtant, ils tardent », déclare Marion Rossi, directrice du pôle Qualitative à l’institut de sondages CSA Research.
Seuls 23 % ont pris des dispositions concrètes
Ainsi, selon une enquête menée par CSA Research pour la banque CCF, publiée ce lundi 11 mai, seuls 23 % des Français ont pris des dispositions concrètes, en grande majorité avant 60 ans (70 %). Or, comme le rappelle Philippe Renault, directeur du réseau CCF, « plus on agit tôt, plus on peut mobiliser des leviers fiscaux, et plus on peut transmettre à moindre coût ».
Une méconnaissance de la fiscalité
C’est à 50 ans que l’étude situe « l’âge de raison », celui où les descendants évoquent ce sujet avec leurs parents. Et contrairement à une croyance répandue, le tabou de la mort ne semble pas constituer le principal frein à l’inaction. D’autant que 75 % des sondés souhaitent transmettre, au moins en partie, de leur vivant. « Pour les Français, il est préférable d’être acteur de sa transmission et de ne pas laisser les règles, le droit ou la fiscalité décider seuls », ajoute Marion Rossi.
Pour autant, cette transmission anticipée demeure, pour un grand nombre, à la fois un outil d’optimisation fiscale (47 %) et un vecteur relationnel permettant d’aider ses proches tout en prévenant les conflits (68 %). Cette démarche apparaît aussi aux yeux des Français comme un acte de responsabilité (53 %) et une marque d’amour (34 %), avant d’être un levier fiscal. Par ailleurs, 36 % souhaitent assurer une meilleure sécurité financière à leurs héritiers, tandis que 28 % aspirent simplement à les aider ou à leur faire plaisir.
Ces bonnes intentions se heurtent néanmoins à une méconnaissance des outils et des procédures, qui ralentit la prise d’initiative. De fait, seuls 40 % des Français « estiment connaître les frais de succession que leurs héritiers pourraient avoir à payer », 40 % ont connaissance des abattements fiscaux liés aux donations, et 38 % savent que le système fiscal les incite à transmettre de leur vivant.
Une demande d’information supplémentaire
Quant aux dispositifs plus complexes, comme le démembrement de propriété, les SCI (sociétés civiles immobilières) ou la donation-partage, ils demeurent peu ou mal maîtrisés, à l’inverse de l’assurance-vie et du testament, largement connus et plébiscités.
« Beaucoup de Français oublient par exemple que le don familial de somme d’argent, qui s’élève à 31 865 euros, lui aussi renouvelable tous les quinze ans, vient se cumuler avec l’abattement parent-enfant de 100 000 euros. Ce n’est pas uniquement un sujet fiscal, c’est un sujet d’organisation, estime Philippe Renault. Bien transmettre, ce n’est pas simplement attendre que les choses se fassent d’elles-mêmes. Bien transmettre, c’est avoir cette réflexion en amont, c’est décider soi-même de la façon dont on va procéder. » « On sait, on veut, on doit, et pourtant on ne fait pas », résume Marion Rossi.
À ce déficit de connaissance s’ajoute le manque d’un déclic. Pour y remédier, les Français attendent informations et accompagnement de leur notaire (51 %) et de leur conseiller bancaire (37 %). Ce sont ces derniers qui sont appelés à jouer un rôle déterminant dans les prochaines années, formant un triptyque au service d’un accompagnement alliant sécurité juridique et optimisation financière globale. « Du côté de la banque, cette étude nous apporte une prise de conscience essentielle : nos clients sont non seulement intéressés, mais ils attendent qu’on leur propose cet échange », confirme à ce titre Philippe Renault.
Une dimension extra-financière
L’étude révèle enfin une dimension résolument extra-financière de la transmission : « 82 % privilégient des biens non financiers, ancrant la transmission dans une logique identitaire et affective », plaçant en avant un héritage culturel, éducatif et mémoriel, bien avant le passage d’une sécurité financière. 46 % des Français estiment ainsi que les valeurs sont le premier héritage, bien avant les souvenirs et l’histoire familiale (39 %) et les biens immobiliers (26 %).



