La menace d'une pénurie de kérosène plane sur l'aviation européenne
Le spectre d'une pénurie de kérosène s'intensifie en Europe, avec des conséquences potentiellement dramatiques pour le transport aérien. La fermeture du détroit d'Ornuz, point de passage stratégique pour le pétrole du Moyen-Orient, pourrait entraîner des annulations massives de vols dans les semaines à venir.
Une dépendance critique au pétrole du Golfe
L'Europe importe normalement la moitié de son kérosène depuis les pays du Golfe, une dépendance qui la rend particulièrement vulnérable aux perturbations géopolitiques. L'Asie est encore plus exposée, mais le Vieux Continent pourrait subir les premières conséquences concrètes de cette crise.
Les avis divergent sur l'urgence de la situation. Claudio Galimberti, économiste du cabinet Rystad Energy, a déclaré sur CNBC : « La situation peut, dans les trois quatre semaines à venir, devenir systémique. Donc on peut avoir des réductions drastiques des vols en Europe, dès mai et juin ».
Des prévisions alarmantes des experts
Le Conseil international des aéroports (ACI) Europe a averti la Commission européenne que les pénuries pourraient commencer début mai si la circulation des pétroliers dans le détroit d'Ornuz ne reprenait pas. Fatih Birol, président de l'Agence internationale de l'énergie, partage cette analyse.
L'AIE précise dans son rapport d'avril : « Si le marché mondial du kérosène se resserre encore et que les marchés européens ne parviennent pas à trouver plus de 50% des volumes venus du Moyen-Orient qu'ils ont perdus, alors les stocks descendront sous le seuil critique de 23 jours en juin ».
Une réponse européenne contrastée
Face à ces alertes, la Commission européenne tente de rassurer. Anna-Kaisa Itkonen, porte-parole de la Commission, a déclaré : « Il n'y a pas de preuves de pénuries de carburants dans l'Union européenne à l'heure actuelle ». Elle a toutefois reconnu que « des problèmes d'approvisionnement pourraient survenir dans un avenir proche, en particulier pour les carburants d'avions ».
Des situations nationales très variables
La situation diffère considérablement selon les pays :
- Le Japon maintient des stocks très importants de kérosène
- L'Autriche, la Bulgarie et la Pologne disposent de réserves confortables
- L'Islande, les Pays-Bas et le Royaume-Uni sont plus vulnérables
- La France se situe dans une position intermédiaire, ni bonne ni critique
Les aéroports régionaux en première ligne
Rico Luman, économiste spécialiste des transports à la banque ING, explique : « Les aéroports plus petits, à l'intérieur des terres, seront dans une position plus défavorable que les grandes plateformes ». Il prévoit « des annulations partielles pour certaines compagnies, certains aéroports » plutôt qu'une paralysie complète.
L'industrie aérienne en alerte
Airlines for Europe (A4E), qui regroupe 14 grands groupes dont Air France-KLM, Lufthansa et Ryanair, milite pour la création d'un système d'information en temps réel sur les stocks dans les aéroports. Cette initiative se heurte à la réticence des fournisseurs à partager des informations commerciales stratégiques.
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a lancé un avertissement clair : « Si cette guerre et ce blocus durent plus de trois mois, nous commencerons à faire face à de sérieux problèmes d'approvisionnement pour certains produits comme le kérosène ».
Des solutions limitées
L'industrie propose d'autoriser l'importation du Jet A, un type de kérosène américain différent du Jet A-1 utilisé en Europe. Cependant, cette solution rencontre des obstacles réglementaires, politiques et logistiques qui rendent sa mise en œuvre improbable à court terme.
La crise du kérosène illustre la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement énergétique mondiales et pourrait marquer un tournant pour l'aviation européenne, contrainte de repenser sa dépendance aux hydrocarbures du Moyen-Orient.



