Les Émirats arabes unis ont annoncé mardi 28 avril leur départ de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), une décision qui a surpris les marchés. Effective à compter du 1er mai, elle a été prise au nom de leurs "intérêts nationaux", a fait savoir Abou Dabi. Au cœur des tensions : l'Iran, également membre du cartel, qui en bloquant le détroit d'Ormuz exerce une pression majeure sur ses partenaires du Golfe et sur l'ensemble du marché pétrolier mondial. De son côté, l'Opep se veut garante du cours du pétrole mondial et fixe des quotas de production à ses membres : 3,4 millions de barils par jour pour Abou Dabi. Une contrainte que les Émiratis - troisièmes producteurs de l'alliance - supportent de moins en moins, eux qui souhaitent accroître leur production.
Pour L'Express, Thierry Bros, spécialiste des questions énergétiques et professeur à Sciences Po Paris, analyse les raisons de cette rupture, ses conséquences pour l'Opep et les intérêts stratégiques des Émirats.
Un départ prévisible selon l'expert
Interrogé sur la surprise des marchés, Thierry Bros estime que ce départ n'est pas une surprise. "Les Émirats arabes unis avaient traité l'Iran d'État terroriste et avaient qualifié la fermeture du détroit d'Ormuz de terrorisme économique il y a un peu plus d'un mois. Ils sont totalement en cohérence avec eux-mêmes : on ne discute pas avec des terroristes, on s'en va ou on les combat. Dans ce cas, Abou Dabi s'en est allé."
Avant même la guerre en Iran, les Émirats critiquaient déjà l'Opep. Leur départ était-il déjà envisagé ? "Les relations entre États dans un club, c'est comme chez nous, dans l'Union européenne. On est d'accord, on n'est pas d'accord, mais on reste. Ici, c'est plutôt le fait que l'Iran, en fermant le détroit d'Ormuz, ait une activité de terrorisme économique qui s'attaque aux fondamentaux des pays du Golfe. Les Émiratis ne peuvent donc pas rester, et c'est assez logique."
Quels pays pourraient suivre ?
La question des conséquences va surtout se poser pour les autres États du Golfe : comment vont-ils gérer leur relation avec l'Iran, qui n'a pas été exclu de l'organisation ? "Quand vous êtes l'Arabie saoudite et que vous êtes attaqués par des drones et des missiles par Téhéran, est-ce que vous restez ?" s'interroge Thierry Bros.
Cependant, claquer la porte reste compliqué parce que l'Opep est un club très important, très intéressant (l'organisation échangeait 50 % du pétrole à échelle mondiale avant départ des Émirats, ce chiffre devrait désormais passer à 45 %). C'est d'ailleurs le seul club du sud global qui a réussi à survivre pendant 60 ans. Mais tous les membres n'y sont pas égaux. Les plus importants sont les trois premiers : l'Arabie saoudite, le Koweït et, jusqu'à mardi, les Émirats. "Mais, comme avec les 27, tant que l'Allemagne est dans l'Union européenne, l'Union européenne restera."
"Par contre, je pense qu'il va y avoir des très fortes dissensions mais, in fine, il faudra quand même que des pays restent pour faire cet équilibre offre/demande. Il y aura toujours un héritier de l'Opep, d'une façon ou d'une autre... Volontaire ou contraint. Autrement, les prix, qui vont être horriblement volatils, vont déstabiliser toute l'industrie pétrolière."
La réaction saoudienne en question
L'Arabie saoudite, premier pays producteur d'or noir de l'Opep et son leader par défaut, va se poser la question de comment gérer le voisin toxique qu'est l'Iran. "Mais la différence avec Abou Dhabi, c'est que Riyad, qui a déjà été attaqué par Téhéran, avait prévu le coup en protégeant d'abord ses unités de production. Les Saoudiens ont également une voie est-ouest pour exporter le pétrole vers la mer Rouge, ce qui leur permet de patienter plus longtemps pour la réouverture du détroit d'Ormuz."
Un impact limité sur les prix du pétrole
Ce départ peut-il faire flamber les prix du pétrole ? "Non. Trop d'installations ont été détruites pour que cela ait un impact, puisque de toute façon, même si le détroit avait été ouvert, l'Opep aurait relevé les quotas et permis à ses membres de produire au maximum de leurs capacités pour équilibrer le marché."
L'objectif de l'organisation n'est pas d'avoir un baril à 100 dollars mais plutôt d'atteindre la maximisation de la rente pétrolière sur plusieurs pays. Le but est de descendre en deçà de 90 dollars, pour bénéficier d'une croissance économique et d'une croissance de la demande pétrolière. "Sauf qu'aujourd'hui, si le passage maritime rouvre, il faudra attendre au moins un an pour revenir au niveau d'avant-guerre."
"Par contre, l'Opep n'a aucun intérêt à augmenter ses prix pour rivaliser avec les Émirats devenus indépendants. Déjà augmenter les prix voudrait dire baisser les quotas, mais c'est un cercle vicieux. Vous coupez, vous coupez, vous coupez, à la fin vous ne produisez plus, et tout le monde gagne beaucoup d'argent, sauf vous. Et surtout, dans un contexte de transition énergétique, un pétrole trop cher accélérerait la sortie des hydrocarbures."
Les perspectives pour les ventes émiraties
Que va changer cette nouvelle indépendance pour les ventes de pétrole émiraties ? "Abou Dhabi a compris qu'elle avait de la production inemployée, qu'elle va donc mettre sur le marché lorsque le détroit sera ouvert - il y a toujours ce gros 'si' dans l'histoire. Ces barils supplémentaires vont leur bénéficier puisque les prix resteront élevés ou plus élevés qu'avant le début de la guerre."
"La grande question que les Émiratis vont se poser, c'est : est-ce que je produis aujourd'hui et je fais baisser les prix ou est-ce que je produirai plus tard avec des prix plus élevés ?" En résumé, les Émirats préfèrent vendre davantage, même à un prix plus bas. "Contrairement à l'Arabie saoudite, les Émiratis ont moins besoin d'équilibrer leurs finances publiques et peuvent se satisfaire d'un baril à 60 ou 70 dollars plutôt que 90 dollars."



