Menton, nouvelle terre de l'or ?
Entre Monaco et l'Italie, Menton n'est pas seulement la capitale du fruit d'or. Depuis un peu plus d'un an, la cité frontalière attire les magasins de rachat et de vente d'or (et d'argent), qui se multiplient comme des pépites dans un périmètre restreint du centre-ville. Quatre nouvelles enseignes ont vu le jour entre 2025 et 2026, à quelques mètres les unes des autres, dont trois rien qu'en 2026. Certaines sont rattachées à des groupes possédant de nombreuses agences en France et à l'étranger.
Derrière les façades rutilantes de ces boutiques, qui affichent la couleur de l'or avant même d'entrer, les Mentonnais sont de plus en plus nombreux à se présenter à leur comptoir sécurisé pour des conseils et expertises, souvent lors d'événements de la vie. Nathalie, par exemple, décide de se séparer de son alliance après un divorce douloureux. Un jeune couple, en plein projet immobilier, fait estimer des bijoux familiaux hérités et repart avec 30 000 euros inattendus. Mais le plus souvent, il s'agit de personnes confrontées à des difficultés financières, ayant besoin d'argent rapidement, ou de personnes possédant des bijoux démodés qui traînent dans les tiroirs. Une clientèle plus âgée souhaite marquer d'un poinçon d'or une naissance ou un anniversaire en investissant dans un lingotin (de 5 g à 50 g, soit de 120 à environ 6 000 euros) pour le transmettre à ses enfants.
Une valeur refuge incontestée
Ici comme ailleurs, l'or reste une valeur refuge incontestée. Cet actif historique est accessible à tous, stable et non imposable à l'achat (seulement à la revente). Depuis les années 2000, sa valeur n'a cessé de grimper, atteignant des sommets inédits depuis le Covid et la guerre en Ukraine. Patricia, bijoutière de formation récemment installée à Menton, détaille : « Un lingot d'or (or pur, 1 kg), qui valait 9 900 euros il y a vingt ans, est passé à 15 000 euros en 2008… Ces dernières années, il a atteint 143 000 euros avant les crises et tensions géopolitiques. Depuis la guerre avec l'Iran, il oscille entre 123 et 128 000 euros ». Dans chaque agence, le cours de l'or, fluctuant toute la journée sur les marchés mondiaux, est diffusé en continu sur des écrans lumineux, car la transparence est essentielle dans ce métier très contrôlé par l'État.
Victor Deon et Andrew F. de l'agence Godot et Fils proposent un service de coffres en plein centre-ville. Comme ses confrères, Patricia voit de plus en plus de Mentonnais et d'habitants des alentours, de tous horizons, franchir sa porte, ainsi que des Monégasques préférant la discrétion de la cité voisine. « Ma clientèle est mentonnaise, mais vient aussi de Roquebrune-Cap-Martin, de Beausoleil et du haut pays, Sospel et Breil-sur-Roya », explique Aurélien Naux, de Cap Or Numismatique, une enseigne née à Bastia il y a 16 ans et développée sur la Côte d'Azur, à Marseille, Lyon et Paris. « La ville est vivante quelle que soit la période. Je reçois des personnes de 55 ans et plus avec un certain pouvoir d'achat, mais aussi des jeunes qui touchent à la cryptomonnaie et veulent investir dans l'or chaque mois. L'or a toujours le vent en poupe ! Beaucoup de modèles de lingots et de pièces proposés depuis vingt ou trente ans ont évolué grâce à la technique des fonderies : on a des lingots estampés, des choses jolies et modernes, ce n'est plus seulement de l'or coulé, cela donne envie. »
À côté des bijoux, tous vendent et rachètent des pièces de monnaie historiques et récentes, qui font partie de « l'or d'investissement ». Ville frontière et touristique oblige, certaines agences proposent aussi un service de change de devises.
Méfiance et défiance du système bancaire
Chez Godot et Fils, agence récemment implantée sur l'avenue Félix-Faure (100 boutiques en France, Suisse et Luxembourg), Victor Deon, associé gérant, appréhende le marché local avec la volonté de diversifier les services : rachat d'or et de bijoux, conseil en investissements, et stockage de métaux précieux dans l'un des 440 coffres sécurisés de l'agence mentonnaise. « Face à la méfiance, voire la défiance vis-à-vis des banques et des institutions, la clientèle achète plus facilement de l'or, car c'est une solution de placement, mieux que le livret A, et a une valeur patrimoniale pérenne face à l'instabilité économique. L'or a une valeur émotionnelle de transmission sans commune mesure avec les autres produits d'investissement », explique le spécialiste, qui lorgne aussi sur le marché italien : « Ils ont une fiscalité plus dure, et ils adorent les bijoux, c'est dans leur culture ! »
Pour Patrick Lefèbvre, l'un des premiers à s'être installé à Menton en 2011, « aujourd'hui, on dirait presque qu'on est devenu un commerce de proximité ! » Depuis sa boutique de la rue Isola, Or et Change (il en a huit en Provence), le Mentonnais observe d'un œil aiguisé l'émergence de ces « grands opérateurs » et constate une légère baisse de son activité. Si certains affirment qu'« il y a du travail pour tout le monde », il sait bien que ce marché, professionnalisé, est devenu très compétitif. Selon lui, « seuls resteront ceux du métier ». Même Eric Burgan, installé depuis dix jours, constate que les bijoutiers sont nombreux à faire du rachat d'or en ville. Mais il compte sur ses racines mentonnaises pour se faire une place dorée dans sa boutique près de la mairie, Espace Gold Change (groupe réparti sur la région Paca et Lyon). Face à un marché qui a encore de beaux jours devant lui, cette nouvelle conquête effrénée de l'or mentonnais est lancée, et chacun a bien l'intention de briller.



