Un psychosociologue à vélo pour sauver les fermes des freins psychosociaux
À vélo pour la transmission agricole : un périple de 900 km

Psychosociologue installé en Chalosse (40) et spécialiste de la transmission agricole, Dominique Lataste s’est lancé le 7 mai, depuis le Pays basque, dans un cycle itinérant de conférences-débats pour rejoindre la capitale à vélo. Objectif : sensibiliser élus et paysans aux freins psychosociaux à la transmission des fermes afin de mieux les appréhender. Il en va de la survie des petites et moyennes exploitations.

Un départ sous les orages

Il est 20 h 15, jeudi 7 mai, à la mairie d’Ainhice-Mongelos, à 10 kilomètres de Saint-Jean-Pied-de-Port. Autour, les fermes étalent leurs champs verdoyants et leurs élevages d’oies, de brebis, de bovins ou encore de chevaux, sur des hectares vallonnés. Le ciel est chargé, le soleil couché et les orages prêts à gronder. Dominique Lataste arrive, poussant son vélo plombé de deux grosses sacoches, « munitions » indispensables pour le long périple à pédales – 900 kilomètres – qu’il s’apprête à faire jusqu’au Sénat, à Paris.

Ce psychosociologue, formateur au sein du cabinet Autrement dit et chercheur en sciences sociales à l’Université Montpellier-3, travaille depuis plus de vingt ans sur les enjeux de la transmission des exploitations agricoles. Revenu depuis deux ans en Chalosse, berceau de sa famille, il a décidé de se lancer depuis la région Nouvelle-Aquitaine dans un cycle itinérant de conférences-débats. Objectifs : alerter les agriculteurs et les élus sur la crise de transmission des fermes, imaginer des actions et les porter jusqu’au ministère de l’Agriculture.

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« Comme les agriculteurs font un effort pour venir m’écouter, j’ai décidé moi aussi de mouiller la chemise en allant à leur rencontre à vélo », lâche le psychosociologue de 66 ans qui s’est « un peu entraîné » et bénéficie « d’une petite assistance électrique ».

Le spectre de l’agrandissement

Pour le point de départ de son « voyage », c’est Euskal Herriko Laborantza Ganbara (EHLG) qui l’accueille. L’association basque d’accompagnement des paysans organise des cycles de formation autour de la transmission, dans lesquels Dominique Lataste intervient régulièrement. Dans la salle municipale d’Ainhice-Mongelos, 25 personnes. Des habitants du canton, des élus, des agriculteurs. Le chercheur donne des éléments de contexte : « 100 000 exploitations agricoles ont disparu en dix ans, surtout des petites et des moyennes. » Une disparition au profit de l’agrandissement, et non sans impact pour les territoires (désertification, perte de vitalité). D’où la nécessité de préparer la transmission des fermes. Et l’urgence, « quand 25 % des agriculteurs actifs ont plus de 60 ans, 33 % plus de 55 ans ».

« Et puis ici, au Pays basque, le paysan porte le nom de sa maison. Son territoire est construit autour de cette etxea. Que devient-elle dans la transmission ? »

Les freins psychosociaux

Reste que transmettre est peut-être plus facile à dire qu’à faire… Dominique Lataste pose la définition qui éclaire le débat : « Transmettre, c’est remettre à une personne de confiance des biens et lui déléguer un pouvoir en cessant soi-même la fonction. Il y a donc une idée de continuité, une forme de pérennité qui est recherchée. » C’est toute la difficulté car, le psychosociologue en est convaincu, tout comme les impacts de l’agrandissement, les freins psychologiques à la transmission sont « sous-estimés », surtout lorsque celle-ci s’effectue hors cadre familial.

La salle est invitée à mettre des mots sur ces freins. On évoque pêle-mêle le manque de candidats, la soulte que l’enfant prêt à la reprise devra verser à ses frères et sœurs, l’image du métier que le paysan renvoie à ses enfants, la sous-estimation de la viabilité de son exploitation, la difficulté à lâcher prise et à trouver un repreneur de confiance, la vulnérabilité de l’agriculteur laissé seul face à ce challenge de taille… « Et puis ici, au Pays basque, le paysan porte le nom de sa maison. Son territoire est construit autour de cette “etxea” [maison en basque, NDLR]… » lance Benat. « Que devient-elle dans la transmission ? »

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Des préconisations

Dominique Lataste souligne l’importance de la réflexion collective entre paysans pour les aider à cheminer. Il dessine quelques préconisations qui viendront nourrir le document à remettre le 3 juin au Sénat : « Construire un diagnostic partagé de transmission avec des éléments psychosociaux à l’échelle d’un territoire comme une communauté de communes, amener des élus à s’engager, à créer des espaces tests, des réserves foncières, former cédants et repreneurs en invitant à faire du monitoring, ou encore sensibiliser au potentiel des fermes collectives. »

Dans l’assistance, Daniel, 61 ans, élève des ovins lait et des bovins à viande. La question de l’avenir de sa ferme le chatouille, évidemment. L’un de ses fistons est prêt à reprendre le flambeau, « progressivement ». Nadia, de l’association EHLG, le connaît bien : « Quand est-ce que tu viens participer à nos formations sur la transmission ? » Daniel sourit : « Euh, en fait je n’ai pas le temps… » Nadia ne lâche pas l’affaire : « Tu sais que tu peux bénéficier du service de remplacement. » L’idée va cheminer…

Ce soir, Dominique Lataste dort chez un paysan basque du canton. Puis reprendra son chemin de la transmission. Un périple au cœur des fermes. Au cœur du sujet. Conférences le 11 mai, au Café Scène à Montfort (40) à 20 heures. le 18 mai, salle Garonne à La Réole (33) à 18 h 30.