Logement de fonction : un phare du 16e siècle, haut de 68 mètres à la frontière entre l'océan Atlantique et l'estuaire de la Gironde. Sébastien et Thomas, deux des gardiens du phare de Cordouan - surnommé « le Versailles des mers » et classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2021 - mesurent chaque jour leur chance de veiller sur cet édifice exceptionnel.
Un accueil souriant pour les visiteurs
En ce début de saison, ils attendent tout sourire les passagers au pied du sémaphore alors que brille un beau soleil de printemps. Guides touristiques d'avril à octobre, employés par le Smiddest, ils entretiennent aussi le monument dont les revêtements, battus sans ménagement par les éléments, s'abîment beaucoup plus vite qu'à terre.
Après 45 minutes de bateau depuis Royan (mais on peut aussi partir du Verdon), les visiteurs font leur entrée dans une zone naturelle protégée. « Ils sont tellement contents d'être là qu'ils respectent les consignes », apprécie Sébastien, le dernier arrivé des cinq gardiens. Cet ancien pompier a candidaté à plusieurs reprises pour décrocher ce job en or. « Cela correspond à mon idéal de métier : en plein air, au milieu de la mer avec un peu de contact humain, un peu de solitude, commente-t-il. Et quand on garde un monument qui a 400 ans on apprend aussi plein de choses. »
Un emploi du temps entre mer et terre
Les gardiens partent sur le phare pour une semaine ou quinze jours et bénéficient d'un nombre de jours de repos équivalent à terre. Deux gardiens ne passent jamais plus de quinze jours ensemble, une précaution du Smiddest pour préserver la bonne entente de ses employés.
Avec une femme et trois enfants à terre, Sébastien sait qu'après quinze jours au phare, il devra mettre les bouchées doubles en rentrant chez lui. « C'est vraiment un cadeau que ma femme me fait, mesure-t-il. Elle m'a dit qu'elle n'avait pas envie qu'à 70 ans je passe devant le phare en regrettant de ne pas avoir accepté le poste. Peut-être que ce sera son tour après, si elle a envie de changer de voie pour faire autre chose. » Bien sûr, au bout de quinze jours, sa famille lui manque mais l'ambiance avec les collègues, qui deviennent vite des amis au détour d'une partie de fléchettes ou de ping-pong sur la table de la salle à manger, est très solidaire.
Un lieu hors du temps
Pour lui, le seul critère qui vaille pour être gardien ici, c'est l'alchimie avec l'équipe car le reste s'apprend sur le tas. « Je ne regarde même pas avec qui je monte, je sais que je m'entends bien avec tous, raconte-t-il. On refait régulièrement le monde autour de cette table et on ne veut pas de télé », sourit-il avant de filer assurer une visite. Elles ont lieu seulement pendant les quatre heures de marée basse.
On continue la visite avec Thomas, un gaillard quadragénaire qui n'est pas frileux. Il a déjà pris son premier bain au pied du phare en ce mois d'avril alors que l'eau affiche 15 petits degrés… Il veille sur l'édifice depuis dix ans et ne se lasse pas du lieu qui lui offre un espace hors du temps et de « la vie normée ». Célibataire, il habite à la campagne et décrit ses semaines à terre comme « usantes » tandis qu'au phare il n'y a plus de chronomètre et il se sent bien. « Je préfère même les quinzaines parce qu'on a du temps devant soi et on peut prendre le temps de faire un chantier. »
Patins dans les chambres, petits travaux toute l'année
Direction les chambres des gardiens. Pour y rentrer, on chausse des patins pour préserver les parquets en chêne de l'époque napoléonienne. « On dort super bien ici, on entend la mer qui roule derrière, on a l'impression d'être dans un sous-marin, confie Thomas. Moi, je dors souvent la fenêtre ouverte et le bruit de la houle qui résonne dans toute la cour, c'est magique. » Les soirs de grand vent, Sébastien confie qu'il se rassure en pensant au fait que l'édifice est « debout depuis quatre cents ans. »
« Chacun est garant de l'entretien des parquets et des cuivres de sa chambre, il faut se rappeler qu'on est dans un monument historique », poursuit Thomas. La sobriété énergétique est un maître mot de la vie à bord du phare : l'eau de pluie est récupérée et filtrée, les gardiens utilisent du savon de Marseille et des produits d'entretien sans danger pour l'environnement. Comme dans un bateau, les eaux usées sont relâchées à marée haute.
Un édifice de 400 ans
Signaler des pierres qui se descellent pour faire intervenir des maçons, refaire les peintures et les joints pour protéger au maximum l'édifice des intempéries, s'assurer de sa bonne aération ou le calfeutrer avant un coup de vent : les gardiens ont une multitude de points de vigilance sur le bâtiment.
« Dans les phares qui sont abandonnés, le vent écaille la peinture sur la boiserie, le bois absorbe alors l'eau et pourrit, décrit Thomas. Au premier coup de vent, les vitres s'arrachent et les oiseaux s'installent dans la tour ». Un cauchemar pour les gardiens de Cordouan qui chouchoutent le bâtiment au point de prendre des initiatives pour améliorer la visite.
« En arrivant j'ai aménagé un placard à balais pour stocker les poubelles hors de la vue des visiteurs et on a aussi, par exemple, construit des bancs, égrène Thomas. Comme on vit là, on a envie que ce soit agréable. Le bâtiment on l'aime et on l'entretient. » Ils n'ont pas de directives très précises, les petits travaux étant laissés à leur appréciation. « On fait plus de choses que si on nous dictait des consignes très précises », estime Sébastien.
Pêche, sculpture et amour du lieu
Ils sont unanimes pour dire qu'ils ne se lassent pas du lieu et qu'ils ne s'y ennuient jamais. « On profite énormément de l'environnement : on fait souvent le lever et le coucher de soleil avec le café. » Pour les heures de loisirs, les pierres de calcaire laissées par les ouvriers qui ont restauré le phare les inspirent. « On sculpte tous un peu, je m'y suis mis l'année dernière, ça occupe bien », glisse Sébastien. Ils pratiquent aussi la pêche, du bar principalement, qu'ils dégustent ensemble.
Si les visiteurs posent toujours les mêmes questions (est-ce que l'eau passe par-dessus les murs ? Ce n'est pas trop dur en hiver ? Combien y a-t-il de marches ?), les gardiens sont très contents de les accueillir « chez eux » et de leur faire découvrir ce trésor patrimonial. « On peut leur raconter la vraie vie du site », souligne Thomas. « On a vraiment de la chance, souffle Sébastien. Les gens nous le répètent souvent et c'est bien, parce qu'il ne faut pas qu'on l'oublie. »



