On les appelait les « Trois Grâces » : retour sur le temps des courtisanes au casino de Monte-Carlo. Certaines maîtresses des joueurs importants du casino sont restées dans l’histoire de cet établissement. Elles se faisaient remarquer et tenaient lieu de faire-valoir aux hommes qu’elles accompagnaient. Leurs noms sont restés célèbres : elles s’appelaient Caroline, Emilienne et Liane.
Trois noms pour trois légendes
Elles se prénommaient Caroline, Emilienne et Liane. Trois noms souples et sonores, faits pour glisser sous les lustres et les lambris du casino de Monte-Carlo. On les appelait les « Trois Grâces ». Il y avait Caroline Otero, dite la Belle Otero, l’Espagnole vive comme un éventail qui claque ; Émilienne d’Alençon, plus fuyante, avec plein de malice dans le regard ; et Liane de Pougy, longue et toute en souplesse comme son prénom le laissait supposer. Elles étaient rivales.
Une leçon de modestie
Un soir de 1899, la Belle Otéro, âgée de 20 ans, fit son entrée au casino. Elle croulait sous les bijoux, les portait avec ostentation. On la regarda. On se retourna. Les hommes en oublièrent de pousser leurs jetons sur les tables de jeux. Elle avait cette manière de remplir l’espace, de laisser une trace comme un parfum puissant. Liane ayant appris qu’elle serait là ce soir-là, décida de lui donner une leçon de modestie. L’ayant laissée parcourir les allées, elle entra. Alors on ne vit qu’elle. Sa taille fine, sa démarche coulée. On s’écarte sur son passage. Certains l’applaudissent même. Mais soudain des rires étouffés se font entendre. On constate qu’elle est vêtue d’une simple robe de mousseline blanche, ne portant au cou qu’un seul diamant. En revanche, elle a couvert de bijoux sa servante qui la suit. Elle a voulu donner une leçon : les femmes de goût savent se parer d’un seul bijou, tandis que les femmes ordinaires font étalage de leur joaillerie. Ainsi la Belle Otéro, ce soir-là, fut-elle ridiculisée.
Elle comprit. Elle n’était pas de celles qu’on trompe longtemps. La colère monta en elle. Elle s’approcha de sa rivale. Le scandale allait éclater quand une main s’interposa. C’était le comte Robert de Montesquiou. Cet homme de lettres, dandy et critique, né à Paris en 1855 (mort à Menton en 1911), « poète homosexuel et dandy insolent » avait inspiré à Marcel Proust le personnage du baron de Charlus dans « À la recherche du temps perdu ». Il prit chacune des courtisanes par un bras et les entraîna hors de la salle.
L'entrée d'Emilienne
C’est alors qu’arriva Emilienne. Avait-elle eu vent de ce que préparait son amie Liane ? Emilienne et Liane avaient une vieille complicité du temps où elles étaient toutes deux aux Folies Bergère à Paris. Emilienne confia à la dame du vestiaire deux lapins roses provenant d’un spectacle de cirque qu’elle avait l’habitude de promener en laisse dans les jardins de la Principauté. Elle rappelait ainsi que le caprice était son mode de vie.
Elle fit son entrée au casino. Finalement, elle fut la vedette de la soirée. Les deux autres avaient disparu dans la nuit. Liane alla à la villa des Aigles chez sa maîtresse Valtesse de la Bigne, ancienne fille pauvre de Paris que sa beauté avait permis de se hisser au sein de l’aristocratie parisienne. C’est elle qui inspira à Zola son personnage de Nana avec son lit de rêve : « Un lit comme il n’en existe pas ailleurs, un trône, un autel où l’on viendrait admirer sa nudité souveraine. Il serait tout en or et en argent repoussés, pareil à un grand bijou, des roses d’or jetées sur un treillis d’argent ; au chevet, une bande d’Amours, parmi les fleurs, se pencheraient avec des rires, guettant les voluptés dans l’ombre des rideaux. »
La Belle Otero, elle, n’eut pas besoin de refuge. Le monde entier semblait lui appartenir. Elle avait fait sien cet adage : « La fortune vient en dormant... mais pas seule ! » Au cours de sa vie, elle fut courtisée par le roi Edouard VII, fut présentée nue sur un plateau au tsar de Russie, fut gagnée aux enchères par le roi Léopold II de Belgique à la fin d’une soirée bien arrosée, a été la maîtresse du shah d’Iran. L’impératrice Eugénie, en résidence au Cap Martin, fut scandalisée, un jour, de reconnaître à son cou, un de ses anciens colliers, vendu aux enchères peu de temps auparavant.
Faire-valoir des aristocrates
Ah, le temps des courtisanes ! Elles étaient le faire-valoir des aristocrates. Ils affichaient leurs femmes entretenues comme leurs voitures, leurs hôtels particuliers ou leurs chevaux de course. L’écrivain mondain de la Belle Epoque Arsène Houssaye a écrit à leur sujet : « La femme galante est un billet de circulation qui prend d’autant plus de valeur qu’on lit plus de signatures. » Mais il fallait les moyens. Une nuit avec la Belle Otero se comptait en fortunes. Jean Lorrain la surnomma « la Belle au trot ». Jean Cocteau, plus cruel, appela ces femmes « les Belles horizontales » - lui qui ne les fréquentait que de loin ! Liane de Pougy, dit-on, se faisait suivre de son bijoutier, prête à transformer ses faveurs en diamants.
Un soir, le célèbre librettiste Henri Meilhac, auteur des principales opérettes d’Offenbach et de l’opéra « Carmen », se présenta avec elle à son bras à l’Opéra de Monte-Carlo. Lorsqu’ils entrèrent dans leur loge, toute la salle se leva et l’orchestre attaqua un hymne national. « Oh, ma chère, dit Meilhac à Liane, je devais venir avec la reine de Suède mais comme elle se sentait mal et qu’elle avait renoncé, j’ai décidé de venir avec vous. Mais j’ai oublié de prévenir la direction de l’opéra et l’orchestre ! »
Destins contrastés
Emilienne, Caroline et Liane étaient au sommet de leur gloire puis, un jour, tout s’effondra. Le vide, le néant, la misère pour deux d’entre elles : la Belle Otéro morte à Nice en 1965, Emilienne décédée à Monaco en 1947. Liane de Pougy, elle, choisissant le silence des cloîtres, entra dans les ordres dans un monastère en Suisse sous le nom de Marie-Madeleine de la Pénitence. Elle mourut en 1950. Peut-être, dans le calme des heures blanches, pensait-elle à prier pour les deux autres...



