Trente ans après la mort de François Mitterrand, son fils Gilbert et ses descendants vivent toujours dans la bergerie de l'ancien président de la République, à Soustons. Samedi 2 mai, une visite privée était organisée pour les fidèles du socialiste. Il paraît que l'odeur est restée la même. Des effluves de bois ou de livres qui vous saisissent les narines dès que vous pénétrez dans la bergerie. Un parfum de sérénité qui se mêle à merveille au chant extérieur des oiseaux et qui vous donne une envie irrépressible de vous éterniser dans cette pièce unique, de piocher un bouquin de la bibliothèque et de prendre place dans un fauteuil en peau de vache pour vous y plonger dedans, longuement. Ou d'écrire sur le bureau à tréteaux. Ou juste de méditer en observant l'extérieur, la forêt.
Un lieu chargé d'histoire
C'est ici que François Mitterrand rédigeait ses ouvrages. C'est ici aussi que le président de la République française reçut les plus grands de son temps, Mikhaïl Gorbatchev, Helmut Kohl, Helmut Schmidt, Shimon Peres. Excusez du peu. Ici, c'est Latche. Ce fameux airial situé à Soustons, dans les Landes, acquis par le couple présidentiel en 1965 et qui fut leur refuge jusqu'à la fin. À l'ombre du chêne centenaire. Depuis, le clan Mitterrand s'en est fait un repaire et y a pris racine, comme le résume joliment le fils de François et Danielle, Gilbert Mitterrand. Ce dernier vit toujours en famille dans la propriété. Ses filles ont chacune une dépendance – l'une a hérité de l'espace qu'utilisait Danielle –, on peut voir ses quatre petits-enfants s'amuser au jardin.
Un intérieur préservé
Le regard s'attarde sur une collection d'assiettes accrochées au mur. Un décor qui rappelle tant d'autres foyers. Le chêne est centenaire, on s'y abrite dessous pour boire le café. On pourrait y rester des heures. Dans le vallon grandiose, des ânes ont remplacé les anciens. Dans l'habitation de Gilbert, une double cheminée réchauffe cuisine et salon. Seule une guérite boisée à l'entrée de la propriété trahit les heures politiques du site. On scrute deux panneaux de mais (1) « honneur à notre président ». Sinon, rien. C'est chez quelqu'un.
Une visite privée pour les fidèles
Ce samedi 2 mai 2026 au matin, la visite d'un groupe est venue perturber la tranquillité du lieu. Quelques dizaines de membres des Amis de François Mitterrand parcourent la propriété, la plupart pour la première fois. Ils ont été invités par Monique Malassagne-Lombard, déléguée de l'association dans les Landes – amie de François et Danielle – et par Cyrille Darrigade, secrétaire général de l'Institut François-Mitterrand. L'hôte de ces bois sert de guide, bavard en anecdotes. « Ici, tout est resté en place. Dites-vous que tout ce que vous voyez ici ou presque, François Mitterrand l'a vu. » ; « Vous voyez ce téléphone ? Je me souviens d'un jour où mon père, lorsqu'il était président, s'apprêtait à partir en balade. Soudain, son Premier ministre, Jacques Chirac, l'appelle. Il voulait passer des ordonnances, mais il fallait que François Mitterrand signe le décret, ce qu'il refusait de faire. Mitterrand l'a vite expédié pour partir en promenade. “Faites voter votre texte à l'Assemblée, je ne peux pas vous en empêcher. Mais je ne vous aiderai pas.” » ; « François Mitterrand avait entamé une collection de livres de poche. Il les avait tous numérotés, dans l'ordre. » ; « Dans cette salle, vous pouvez apercevoir un grand nombre de bibelots. Ce sont des objets que le président ramassait dans la nature, lorsqu'il marchait en forêt. Ils ont tous une histoire. »
Dans l'assemblée, au milieu des socialistes convaincus, le nouveau maire de droite de Soustons, Philippe Saint-Martin. « Je n'ai pas hésité une seconde à venir. Au-delà des opinions politiques, François Mitterrand a marqué son temps et Soustons. C'est quelqu'un que je respecte. Je n'étais jamais entré à Latche, mais je me rappelle que petit, mon grand-père m'avait emmené plusieurs fois autour de la propriété. C'était une vraie attraction, dans le coin. »
Préserver un lieu de vie
Une attraction. C'est justement ce que la famille ne veut pas faire de Latche. À l'entrée, aucun panneau. Aucun point sur les cartes touristiques. Pour vivre heureux, vivons cachés. « L'airial est ouvert. Il arrive régulièrement que des curieux entrent dans la propriété. Ce n'est pas un musée, c'est un lieu de vie, et on veille à le protéger », reprend Gilbert Mitterrand. Pour Cyrille Darrigade, ce genre de visite est cependant primordiale pour faire vivre la mémoire du président. « Je remercie vraiment la famille Mitterrand de nous avoir ouvert leurs portes. Il faut transmettre le flambeau, de génération en génération. »
Hommage au mémorial
Après la visite, près d'une centaine de personnes attendait un hommage officiel, ainsi qu'un dépôt de gerbe au mémorial François-Mitterrand, au centre-bourg de Soustons. Devant les statues du président et de son fidèle chien Baltique, les discours se succèdent : Gilbert Mitterrand, Cyrille Darrigade, le président de l'Institut et ancien ministre Jean Glavany, Monique Malassagne-Lombard. « Je me souviendrai toute ma vie du jour où j'ai rencontré François Mitterrand, raconte cette dernière, bouleversée et bouleversante. Je me promenais dans la forêt. J'ai vu deux chiens, j'ai commencé à les caresser. “Ne vous inquiétez pas, ils ne mordent pas”, m'a indiqué une voix derrière eux. C'était le président. » Derrière elle, sous les chênes du mémorial, appuyée tout contre l'homme qui marche, l'arrière-petite-fille du président écoute attentivement. Il paraît que les racines profondes ne gèlent jamais.
(1) Dans la tradition landaise, le mai, ou arbre de mai, est un pin décoré et planté en cachette, la nuit du 30 avril au 1er mai, devant le domicile d'une personne à qui l'on veut rendre hommage.



