De notre envoyé spécial à Vienne (Autriche)
« Je dormirai en juin. Là, je ne me sens pas fatigué, je suis trop heureux de faire ce dont j’ai toujours rêvé », nous glisse Akylas lorsqu’on le rencontre, samedi, à son hôtel où il enchaîne les interviews. L’artiste de 27 ans représente la Grèce à l’Eurovision 2026, avec la chanson Ferto ( « Apportez-moi ça »). Un petit tube en puissance, chanté dans sa langue, qui sous sa mélodie enjouée et fantaisiste, tacle le consumérisme.
À l’heure où ces lignes sont écrites, les bookmakers évaluent à 17 % ses chances de victoire (contre 37 % pour les ultra-favoris finlandais). Mais, après l’avoir vu lundi à la première répétition ouverte à la presse, on a le feeling que le trophée lui tend les bras. En l’espace de trois minutes, il amuse autant qu’il émeut et sa personnalité fantasque crève l’écran, ce qui le rend extrêmement sympathique. S’il réussit à se qualifier lors de la première demi-finale de ce mardi, alors tous les espoirs de victoire lui sont permis en finale de samedi. Il se pourrait bien que son mois de juin ne soit pas si reposant que ça…
Etre l’un des favoris de l’Eurovision, est-ce une pression ou est-ce que ça vous booste ?
Dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé participer à l’Eurovision et être l’un des favoris. C’est fou ! À vrai dire, je ne ressens pas vraiment de pression. Je suis tellement content que des gens croient en moi et en ma chanson, qu’ils se sentent connectés à elle et aiment danser dessus. Et puis, vous savez, je me sens déjà gagnant : parce que je réalise un rêve, je fais de la musique et je viens de terminer mon premier album. Le bonheur que ça me procure fait passer le risque au second plan, je ne regarde pas ce que pensent les bookmakers. Si je gagne, forcément, je serais aux anges.
S’il vous fallait décrire « Ferto » en trois mots, vous choisiriez lesquels ?
Je dirais : douce-amère, dansante et théâtrale.
Vous n’avez pas choisi le mot « fun » ou « amusante »…
C’est ce que j’entendais par dansante !
Que le public résume « Ferto » à une chanson fun, ça vous agace ?
Pas du tout. Je suis très content que tant de gens m’associent à des icônes de l’Eurovision comme Käärijä, Joost Klein ou Tommy Cash [des artistes qui se sont illustrés dans un registre plus ou moins excentrique]. Ils ont été une grande inspiration pour moi. Donc je n’ai absolument pas à me plaindre qu’on me trouve amusant. J’aime être fun sur scène et je pense que je suis un gars rigolo.
Il y a cependant dans « Ferto » une dimension plus profonde…
Exactement, elle a une dimension plus douce-amère, comme la vie. En fait, Ferto parle d’avidité et de surconsommation, du besoin de vouloir toujours plus et de ne jamais être satisfait, de vouloir compenser les privations combler un vide… Cette chanson est la voix de ma génération, et surtout de ma génération grecque. On a grandi en pleine crise financière. Beaucoup d’entre nous avions l’impression de manquer de quelque chose et nous n’avons pas eu de réelles opportunités à saisir. Je garde le souvenir de toutes nos difficultés à la maison quand j’étais enfant. Ma chanson est pour tous ces enfants qui rêvent grand mais pensent ne pas pouvoir concrétiser les choses parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers ou ne viennent pas d’une famille aisée.
Vous avez réussi à percer dans la musique…
J’y suis arrivé tout seul. J’ai travaillé en restauration de longues journées et, le soir, j’allais en studio pour écrire et enregistrer. Tout est possible. La chanson parle aussi de ma mère, qui m’a élevé seule et a toujours fait tout son possible pour ma sœur et moi. Par exemple, quand il y avait un voyage scolaire, elle nous disait que c’était cher mais qu’elle trouverait un moyen pour qu’on puisse y participer. Quand tu es enfant, tu ne comprends pas tous les sacrifices que tes parents font pour toi. Alors, cette chanson, c’est une manière de lui exprimer ma gratitude et, je l’espère, de la rendre fière.
Vous vous adressez même à elle dans la partie la plus émouvante de la chanson…
Pendant le pont, je lui dis, en gros : « Regarde maman, je vais nous donner un meilleur avenir, je subviendrai à nos besoins. » C’est comme si j’avais manifesté les choses avec cette chanson parce que j’ai déjà reçu tellement d’amour des gens, j’ai accompli tout ce que je voulais.
Comment votre mère a-t-elle réagi à votre victoire au télécrochet de sélection pour l’Eurovision ?
Elle avait du mal à y croire. Même moi, je me pince encore ! Je me réveille la nuit, et je me dis que je représente la Grèce à l’Eurovision ! Sérieux ? ! Vous savez, il y a trois mois, j’étais dans les rues d’Athènes, je jouais de la musique pour les passants, j’essayais d’en vivre, et maintenant je suis là, à l’Eurovision. Je suis passé de zéro à héros. C’est tellement dingue, tellement inattendu. Donc oui, ma mère a pleuré, elle est tellement contente, elle sera dans le public le soir de la finale.
Vous êtes queer. C’est la première fois qu’un artiste ayant évoqué publiquement son homosexualité, représente la Grèce au concours. C’est important pour vous ?
Oui, très, parce que j’espère pouvoir ouvrir les portes pour que davantage de jeunes artistes queers puissent émerger et proposer leur musique. J’ai l’impression de représenter beaucoup de voix silencieuses. Alors je suis heureux d’être là pour ces personnes et cela montre que la société grecque est moderne, ouverte sur ces sujets. Les Grecs ont voté pour moi lors du télécrochet de sélection, cela signifie quelque chose, que l’on va de l’avant.
J’ai une dernière question : comment s’appellera votre album et quand sortira-t-il ?
(Il regarde ses équipes) Je peux le dire ? Allez, je le dis : il sort le 22 mai et le titre sera Press Start. Je voulais cette référence aux jeux vidéo. J’aime y jouer et j’aime aussi cette idée qu’en jouant, on peut tomber, perdre, mais on peut toujours appuyer sur le bouton « essaye encore » pour recommencer. C’est ce qu’on devrait tous faire dans la vie.



