Vincent Bolloré répond à la crise chez Grasset en visant une "petite caste"
Dans une rare prise de parole publique, le milliardaire conservateur Vincent Bolloré a répondu dimanche à la vague de départs d'auteurs annoncée chez Grasset, maison d'édition du groupe Hachette qu'il contrôle. Il attribue cette fronde à "une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient", dans ce qui constitue sa première réaction officielle à cette crise inédite dans le monde de l'édition.
Le contexte d'une crise éditoriale majeure
La polémique a éclaté après le départ du PDG de Grasset, Olivier Nora, perçu par de nombreux auteurs comme un "licenciement" décidé par Vincent Bolloré. Environ 170 écrivains ont refusé de publier de nouveaux livres chez Grasset cette semaine, dénonçant dans une lettre ouverte "une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale" de la maison. Olivier Nora s'était précédemment porté garant de cette indépendance après le rachat d'Hachette par Vincent Bolloré en 2023.
Dans un texte publié par le Journal du dimanche, titre de presse également dans son escarcelle, l'homme d'affaires s'étonne du "vacarme" suscité par ce départ. Il confirme que la décision est liée à un "différend" avec Olivier Nora concernant la date de publication du prochain livre de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, arrivé en mars chez Grasset.
Les explications de Vincent Bolloré
"Le 6 juin prochain, la maison Grasset aura la joie et l'honneur de sortir le nouveau livre de Boualem Sansal", écrit Vincent Bolloré. "Le dirigeant de Grasset voulait le sortir à la fin de l'année - ce qui était contraire à la volonté de la direction Hachette, qui est le réel propriétaire de Grasset." Il précise cependant n'avoir "aucune fonction chez Hachette" tout en pointant des "performances économiques de la Maison Grasset très décevantes" et une hausse de la rémunération annuelle d'Olivier Nora.
Ce dernier sera remplacé par Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group et homme de confiance du milliardaire. Malgré la fronde des auteurs, Vincent Bolloré affirme que "Grasset continuera et ceux qui partent vont permettre à de nouveaux auteurs d'être publiés, promus, reconnus et appréciés".
L'élargissement de la contestation et les appels à une clause de conscience
La contestation s'est considérablement élargie au-delà des seuls auteurs de Grasset. Plus de 300 auteurs et acteurs du monde de l'édition, emmenés par Leïla Slimani, Virginie Despentes et Emmanuel Carrère, ont appelé dans la Tribune Dimanche à étendre à leur secteur "une clause de conscience", semblable à celle existant pour les journalistes.
Ils alertent sur le fait que derrière les grands noms de la littérature, tout un secteur - des communicants aux libraires en passant par les salariés - est concerné par "l'orientation idéologique identifiée dans le débat public" des entreprises de M. Bolloré. "Le droit français n'a rien prévu pour eux. Il leur dit d'accepter ou de partir", écrivent-ils, soulignant le dilemme entre renoncer à des années d'ancienneté ou consentir à une "dissonance morale".
Les réactions politiques et sectorielles
Jean-Luc Mélenchon (LFI) les a soutenus sur X en jugeant que "personne ne doit être contraint de rester attaché à une entreprise dont on désapprouve en conscience le changement d'orientation politico-culturelle". Dans une autre tribune anonyme relayée dimanche sur le site du Monde, un collectif de salariés de différentes maisons d'édition du groupe Hachette estime que "la concentration de maisons d'édition et de médias est un enjeu démocratique de premier plan et un véritable danger".
Ils encouragent "le monde politique à s'emparer du sujet le plus rapidement possible car la situation est alarmante et concerne l'ensemble du secteur culturel et au-delà". Vincent Bolloré, lancé depuis les années 2010 dans un mouvement de concentration industriel, contrôle également le groupe Canal+, Prisma Media et les médias Lagardère. Des médias comme Fayard, CNews, Europe 1 et le JDD sont régulièrement accusés par des responsables politiques de gauche de promouvoir des thèses conservatrices, ce que ces médias contestent.
Vincent Bolloré conclut son intervention en rappelant : "Quant aux attaques concernant mon 'idéologie', je le rappelle une fois de plus : je suis chrétien démocrate et les dirigeants de Hachette continueront à publier tous les auteurs qui le souhaitent." Cette crise met en lumière les tensions croissantes entre concentration médiatique et indépendance culturelle dans le paysage éditorial français.



