L'affaire Epstein vue par les médias arabes : un procès de l'Occident à sens unique
Affaire Epstein : le regard des médias arabes sur l'Occident

Une rumeur virale relance les spéculations sur Jeffrey Epstein

Une photo prétendant montrer Jeffrey Epstein vivant à Tel-Aviv a déclenché une vive polémique sur les réseaux sociaux, notamment relayée par Al-Jazira Live, une chaîne islamiste qatarie qui surveille en continu les plateformes numériques. Cette information, provenant d'un compte suivi par plus de huit millions de personnes, peut sembler anecdotique, mais elle illustre parfaitement la manière dont l'affaire Epstein est traitée et interprétée dans une partie du monde arabe.

La lecture islamiste et panarabe du scandale

Dans plusieurs journaux islamistes algériens et dans la presse panarabe éditée à Londres, le scandale Epstein est présenté comme la révélation d'une turpitude morale profonde de l'Occident. Pour ces médias, il s'agit d'une preuve tangible d'un complot juif mondial et d'un signe de l'effondrement de la suprématie occidentale. Certains y voient l'opportunité de promouvoir une « solution musulmane », tandis que d'autres exaltent la vertu supposée du régime russe de Vladimir Poutine.

Un éditorialiste du principal quotidien islamiste algérien, Echourouk, s'enthousiasme : « L'odeur du scandale “Epstein” suffit pour que nous retirions rapidement et avec certitude le mot “civilisation” à l'essor occidental contemporain. » Cette vision culmine dans un appel à inverser les flux migratoires et à prôner un retour vers les pays qualifiés de « berceaux de la morale », incitant les Africains à rejeter l'immigration clandestine.

Le lien constant avec la guerre à Gaza

La décadence occidentale est systématiquement associée aux événements à Gaza. Dans Al-Quds Al-Arabi, un quotidien panarabe, un article intitulé « De Gaza à Epstein… Comment le leadership moral de l'Occident est tombé » avance que la guerre à Gaza et les scandales Epstein partagent une même essence : la chute des masques. Cette association révèle les biais de perception d'un horizon médiatique arabe influencé par les islamismes et une défiance profonde envers les institutions occidentales.

Pour ces médias, l'affaire Epstein n'intéresse ni pour sa dimension judiciaire ni pour la capacité des démocraties à poursuivre des élites, mais uniquement comme support à des théories du complot et à l'argument de la décadence. Un éditorial intitulé « Le déluge Epstein » surenchérit : « C'est un scandale qui met à nu le visage hideux de l'Occident capitaliste moderne », suggérant qu'Epstein était un agent du Mossad recruté pour soumettre les élites.

La théorie du complot juif au cœur des argumentaires

En filigrane, ce traitement éditorial repose sur deux antiennes de la culture politique régionale : la certitude d'une décadence occidentale irrémédiable et la croyance en un « complot juif mondial ». Le lien présumé avec Israël est central, même si certains, comme dans Asharq al-Awsat, un quotidien proche des cercles saoudiens, soulignent les contradictions d'une telle vision.

Dans ce journal, l'affaire est comparée à celle de John Kennedy, avec une mise en doute du suicide d'Epstein. L'éditorialiste note que « ce qui est plus grand que l'affaire Kennedy n'est pas la nature du crime, mais la décadence morale qui l'entoure », pointant du doigt une élite « noyée dans les saletés ». Pourtant, la capacité des institutions judiciaires occidentales à mettre en cause des personnalités de premier plan est réduite à un simple calcul « capitaliste » ou à une manœuvre de « l'État profond ».

Un procès à sens unique et des angles morts régionaux

Le complot juif finit par tout recouvrir dans ces récits, avec l'apparition de l'ancien Premier ministre israélien Ehoud Barak dans les documents servant de pivot. Epstein est présenté à la fois comme mentor de Barak, instrument du Mossad, et pièce d'un complot des démocrates contre Donald Trump. Cependant, les prolongements éventuels de l'affaire dans le monde arabe, où certaines élites économiques ont fréquenté Epstein, sont à peine évoqués, les médias concernés étant souvent dépendants de ces mêmes milieux.

Ainsi, le procès de l'Occident est ouvert à sens unique, et l'« île du diable » d'Epstein devient l'illustration exclusive du mal occidental, sans susciter de véritable examen de conscience régional. Cette approche unilatérale souligne les limites d'un discours médiatique qui préfère la polémique à l'analyse équilibrée.