Une cérémonie sous tension
En apparence, le calme règne. Pourtant, dans les coulisses du monde littéraire belge francophone, l'agitation est palpable à l'approche du 25 avril. Cette date marquera la cérémonie officielle d'installation de Boualem Sansal comme membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, institution qui l'avait élu académicien le 11 octobre dernier.
Les récentes déclarations et apparitions publiques du romancier français ont achevé de le cataloguer, aux yeux de certains observateurs, parmi les figures intellectuelles aux idées controversées, voire infréquentables.
Des appels au renoncement
« Renoncez, s'il vous plaît ! » C'est par cette exhortation que se conclut un long message publié le 17 avril sur sa page Facebook par la romancière belge Sandra de Vivies. Elle appelle l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB) à reconnaître son erreur de jugement.
« C'est un courage que peut et doit sans doute se permettre une institution comme la vôtre », écrit-elle, estimant que l'institution devrait revenir sur sa décision face aux prises de position récentes de l'écrivain.
Une élection initialement consensuelle
L'élection de Boualem Sansal à l'Académie s'était pourtant déroulée, il y a six mois à peine, dans un climat apaisé et sans la moindre contestation notable.
« Le choix de Boualem Sansal s'est imposé d'emblée. Il a bénéficié de ce que nous appelons une élection de "maréchal" », déclarait alors dans L'Express Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'Académie.
Pour ce dernier, « Boualem Sansal porte haut la fonction créatrice de l'écrivain qui est inséparable de la liberté dans laquelle elle s'exerce ». Il qualifiait même de « lumineux » le fait que l'auteur occupe désormais le fauteuil 37, précédemment occupé par Michel del Castillo, soulignant que « lui aussi avait été emprisonné dans sa jeunesse par les franquistes en Espagne ».
Le vent tourne
Six mois plus tard, la situation a radicalement changé. Depuis sa libération des geôles algériennes, Boualem Sansal a non seulement quitté Gallimard pour Grasset, mais a également affiché publiquement son amitié pour Philippe de Villiers et Éric Zemmour.
Il a aussi accordé une longue interview à Louis Sarkozy pour la chaîne belge 21News, dont le capital a récemment accueilli l'entrée de Bolloré via Lagardère. Ces rapprochements ont suscité de vives réactions, comme celle du chanteur Mousta Largo qui estime que Sansal est désormais « le paillasson de l'extrême droite et le faire valoir de tous les fascistes de France ».
Le camp des contempteurs
En des termes plus mesurés, le journaliste culturel David Courier (BX1) dénonce sur sa page Facebook personnelle des « dérives inquiétantes » témoignant selon lui d'une « inclination pour l'extrême droite ».
La thèse défendue par Sansal, selon laquelle Bruxelles serait soumise à une « conquête des territoires » due à un activisme islamiste à la fois très présent et peu identifié, n'est manifestement pas partagée par le journaliste. Ce dernier signale que certains membres de l'Académie ne participeront pas à la cérémonie du 25 avril « pour des raisons idéologiques ».
Il invite lui aussi l'institution à revenir sur son choix : « Ne faudrait-il pas dès lors un peu de courage et changer d'avis ? »
L'appel au cordon sanitaire
Le chargé de communication sociopolitique au Centre d'Action Laïque Julien Truddaïu, très engagé sur les questions de décolonialisme et grand instigateur de campagnes de dénonciation sur les réseaux sociaux, va encore plus loin.
Il évoque le recours au cordon sanitaire, lui donnant une extension pour le moins inattendue. Rappelant que la Fédération Wallonie-Bruxelles exerce une tutelle sur l'Académie, et considérant Boualem Sansal comme le « trophée de l'appareil Bolloré », il conclut : « Une institution n'est pas obligée d'honorer ce que l'extrême droite a déjà transformé en arme. Refuser cette consécration est le minimum d'hygiène démocratique. »
Défendre l'œuvre, pas l'homme
Il ne faudrait cependant pas en déduire que l'ensemble du petit monde de la culture belge francophone a tourné le dos à Boualem Sansal. Si le silence est globalement de mise et que le malaise est perceptible chez certains, l'écrivain peut toujours compter sur le soutien indéfectible de nombreuses autres personnalités.
Parmi elles, Liliane Schraûwen, initiatrice de l'ouvrage collectif publié par le Pen Belgique, Amorces de récits – En soutien à Boualem Sansal, ou Kamel Bencheikh, qui contre-attaque sur les réseaux sociaux : « Depuis quand le simple fait de débattre devient-il un marqueur d'adhésion ? À ce compte-là, toute discussion devient suspecte, toute nuance impossible. »
L'appel à la nuance
Cet appel à la nuance se retrouve également sous la plume de l'artiste Sam Touzani. Cet universaliste convaincu, amoureux de la laïcité, qui partage avec Boualem Sansal son inlassable combat contre l'islamisme, voit dans ces manœuvres d'« excommunication » une « logique d'inquisiteur, pas d'intellectuel ».
Il contre-attaque vigoureusement : « Vous affirmez que Sansal serait devenu un "rouage". Alors démontrez-le. Sérieusement. Textes à l'appui : quel livre, quelle page ? Pas par des proximités, pas par des récupérations, pas par des plateaux ou des tweets, heureux ou malheureux. Sur ses mots, dans son œuvre. »
Car, rappelle-t-il avec force, « une institution littéraire n'a pas pour mission de délivrer des certificats de pureté idéologique. Elle reconnaît une œuvre, pas une conformité ».
L'essentiel : l'œuvre littéraire
Faut-il encore, à ce stade, rappeler cette évidence que Boualem Sansal n'est pas un analyste politique ? C'est avant tout un romancier octogénaire, profondément marqué par le terrorisme islamiste qui a décimé l'Algérie, son pays d'origine.
C'est un amoureux de la langue et de la culture française, un irréductible athée, un homme profondément épris de liberté qui voit avec effroi vaciller les Lumières et trouve plus de soutien – sincère ou factice – au sein de la droite et de l'extrême droite que dans ce qui était pourtant sa famille « naturelle ». Voilà sa triste réalité contemporaine.
Alors oui, la situation est regrettable. Mais cela ne change strictement rien à ce qui, seul, devrait compter lorsqu'on récompense, comme s'apprête à le faire l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, une personnalité « représentative de la langue française et de la francophonie ». Ce que Boualem Sansal est indéniablement, au-delà des polémiques idéologiques du moment.



