The Crown : quand la fiction dépasse la réalité historique
La diffusion, jeudi 14 décembre, de la seconde partie de l'ultime saison de la série The Crown, consacrée aux tribulations de la famille royale britannique, s'achève sur le mariage de Charles et Camilla en 2005. Ces derniers épisodes abordent notamment la célébration du jubilé d'or de la reine Elizabeth II ainsi que la rencontre entre William et Kate. Distinguer le vrai du faux représente un véritable défi dans ce portrait sans concession des Windsor, qui a contribué à démythifier une monarchie séculaire.
Un mélange délibéré de fiction et de réalité
À l'instar des saisons précédentes, les six derniers épisodes de The Crown entremêlent habilement fiction et réalité historique. Ainsi, la scène montrant une rencontre fortuite entre Kate et William, qui vendrait le magazine des sans-abri The Big Issue aux côtés de sa mère, la princesse Diana, peu avant son décès, est purement inventée. En réalité, les deux futurs époux se sont rencontrés trois ans plus tard à l'université de Saint Andrews.
La série présente également une brouille précoce entre William et Harry dès l'adolescence, ce qui est totalement fictif. Les tensions fraternelles n'ont véritablement émergé qu'avec l'arrivée de Meghan sur la scène publique en 2017. L'acteur Ed McVey, qui interprète le prince William, souligne que « au début, la relation a été stagnante et étrange », alors que les témoignages d'étudiants contemporains décrivent plutôt une proximité immédiate du couple.
Libertés historiques et controverses politiques
C'est sur le plan politique, concernant le véritable pouvoir du souverain britannique, que le réalisateur Peter Morgan a pris le plus de libertés avec la vérité historique. The Crown affirme qu'en 1991, le prince Charles aurait demandé au Premier ministre John Major de persuader sa mère d'abdiquer. L'ancien chef du gouvernement a catégoriquement démenti ces allégations, les qualifiant de « monceau d'absurdités ».
Il est inconcevable que le locataire du 10 Downing Street ait accepté de discuter avec l'héritier du trône d'une telle « bombe institutionnelle ». Le Premier ministre britannique ne s'entretient qu'avec le souverain lors de l'audience hebdomadaire, pas avec son héritier, qui ne joue aucun rôle constitutionnel en dehors de sa position successorale. De plus, aucun Premier ministre n'a jamais révélé le contenu de ses entretiens privés avec la cheffe de l'État.
Il en va de même pour la remarque attribuée à l'ancien archevêque de Canterbury, Lord Carey, à qui la reine aurait confié porter une grande responsabilité dans l'échec du mariage de trois de ses quatre enfants. Même si Elizabeth II était profondément religieuse et proche de ce prélat, son caractère réservé et introverti rend improbable une telle confidence concernant sa vie familiale.
Portraits controversés et secrets bien gardés
L'autre point controversé de la série concerne le portrait du duc d'Édimbourg, époux d'Elizabeth II, présenté comme un grand coureur de jupons. Si le prince Philip aimait la compagnie féminine, ce n'était un secret pour personne, mais il s'agissait généralement de flirt public plutôt que d'aventures avérées. En privé, les secrets du duc sont restés enterrés avec lui.
Quant à sa prétendue aventure avec Penny Knatchbull, qui avait épousé le petit-fils de Lord Mountbatten, il est peu probable que cette relation ait dépassé le cadre platonique. Contrairement à ce que montre la série, la reine a réagi à ces rumeurs en les ignorant plutôt qu'en les pleurant.
La difficile réponse du Palais royal
Face à The Crown, le Palais de Buckingham a constamment tergiversé, dénonçant l'exploitation commerciale faite par Netflix tout en évitant de lui offrir une publicité supplémentaire par des réactions trop brutales. Les conseillers de Charles III n'ont jamais trouvé la réponse idéale pour contrecarrer efficacement l'impact des « révélations » du programme sur sa popularité, particulièrement auprès des jeunes générations souvent indifférentes, voire hostiles, à la monarchie.
Les créateurs de The Crown ont facilement répondu aux attaques des communicants royaux en recourant aux meilleurs experts de la dynastie, rémunérés à prix d'or. Comme le rappelait volontiers le publicitaire Jacques Séguéla, « la télé est émotion. Nous quittons l'ère de l'opinion publique pour entrer dans celle de l'affectivité publique ». Résultat : à l'heure des médias sociaux, si un communiqué du Palais est murmuré, l'image télévisuelle reste criarde. Un constat qui mérite réflexion sur le pouvoir des fictions historiques dans notre perception contemporaine des institutions.



