Le Diable s'habille en Prada : 20 ans après, un film toujours culte
Le Diable s'habille en Prada : 20 ans et toujours culte

Vingt ans et un deuxième volet plus tard, ce film n'a pas pris une ride, même si son propos doit se révéler encore plus choquant pour la jeune génération d'aujourd'hui. Peut-être parce que Le diable s'habille en Prada de David Frankel, sous ses beaux atours de film calibré pour les fashionistas, masque quelques attaques bien senties contre le microcosme de la mode et certains de ses tempéraments intemporellement insupportables.

Un film qui dénonce les travers du milieu professionnel

Peut-être aussi parce qu'elle dézingue au passage les travers de la vie de bureau, à une époque où le mot burn-out n'est pas encore entré dans le Larousse. Peut-être enfin parce qu'il est l'adaptation du roman du même titre, signé Lauren Weisberger, dans lequel l'autrice s'inspire de sa brève expérience d'assistante auprès d'Anna Wintour, l'intransigeante directrice du magazine Vogue.

Quoi qu'il en soit, le studio 20th Century Fox, qui avait bien senti le potentiel du récit, achète les droits du livre avant même sa sortie, en 2003, sur la base d'une centaine de pages et d'un résumé de la fin. Mais sa transposition à l'écran mettra longtemps à se concrétiser. Quatre scénaristes se succèdent pour arriver à bout de ce chantier titanesque : Peter Hedges, Paul Rudnick et Don Roos s'y cassent les dents, avant l'intervention salvatrice d'Aline Brosh McKenna (27 robes).

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Le travail de la scénariste

C'est cette dernière qui, de l'aveu même de l'autrice Lauren Weisberger, empêche le film de devenir « un autre chick flick » (littéralement « film de fille », mot du jargon hollywoodien de l'époque pour désigner une comédie ou romance formatée, légère et sentimentale, pensée pour un public féminin, NDLR).

Meryl Streep, un choix coûteux mais symbolique

La réussite d'Aline Brosh McKenna tient en quelques points essentiels. D'abord, la scénariste s'appuie sur sa propre expérience dans l'édition new-yorkaise, au sein de laquelle elle a travaillé après ses études à Harvard. Et surtout, elle accepte de suivre les avis de professionnels de la mode, qui n'ont de cesse de lui répéter qu'elle doit, de toute urgence, « rendre ses personnages moins gentils ».

Une expérience parfois rude, qui nourrit notamment la scène culte du bleu céruléen, dans laquelle Miranda Priestly (Meryl Streep) recadre son assistante Andy Sachs (Anne Hathaway), un brin goguenarde, sur l'importance de la mode dans une économie développée.

Meryl Streep n'était pourtant pas le premier choix du studio pour tenir le rôle de la directrice de la revue (fictive) Runway. Michelle Pfeiffer, Glenn Close et Catherine Zeta-Jones sont d'abord pressenties. Le choix final de Meryl Streep, certes coûteux (4 millions de dollars sur un budget de 35, salaire doublé à sa demande), nourrit le secret objectif d'amadouer en quelque sorte Ana Wintour et son entourage, selon la productrice Elizabeth Gabler, dont l'influence est loin d'être anecdotique.

L'industrie de la mode et les caméos

L'industrie de la mode est d'ailleurs largement absente à l'écran, par peur de représailles. Plusieurs médias américains évoquent des menaces formulées en off par Anna Wintour – des faits démentis par son porte-parole. Si les caméos sont plus nombreux dans Le diable s'habille en Prada 2, à l'époque, les seules apparitions notables – et très brèves – des mannequins Gisele Bündchen et Heidi Klum, et du couturier Valentino Garavani, sont des événements. Ce dernier dessine d'ailleurs lui-même la robe noire portée par Miranda Priestly lors de la scène du gala de charité, tournée au Musée américain d'histoire naturelle de New York.

Infiltrer le bureau d'Anna Wintour

Anne Hathaway (Interstellar) est elle aussi en concurrence avec plusieurs actrices plus « installées », parmi lesquelles Rachel McAdams, alors propulsée par le succès de Mean Girls et de N'oublie jamais (The Notebook), Scarlett Johansson, Kirsten Dunst et Natalie Portman. Mais Anne Hathaway est de loin la plus motivée, au point d'écrire « engagez-moi » dans le sable du jardin zen posé sur le bureau de la productrice Carla Hacken. Elle est par ailleurs l'option privilégiée par le réalisateur David Frankel.

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Les castings les plus complexes concernent Emily, rôle finalement attribué à Emily Blunt après que près de cent actrices ont été envisagées, et Nigel, pour lequel Stanley Tucci (Conclave) s'impose face à quelque 150 concurrents. Emily Blunt doit notamment son choix à son accent britannique, repéré par l'équipe de casting sur une cassette d'audition pour un autre film de la Fox, Eragon.

Contrairement à son développement, la production se révèle rapide et maîtrisée : 57 jours de tournage, presque exclusivement à New York, auxquels s'ajoutent deux jours de prises de vues à Paris, sans qu'il soit nécessaire de faire revenir Meryl Streep (de quoi satisfaire le budget).

Les décors fidèles à la réalité

Le choix des lieux et la précision des décors constituent d'ailleurs l'une des grandes forces du film. Rien n'est laissé au hasard : le bureau de Miranda Priestly est une réplique quasi exacte de celui d'Anna Wintour chez Vogue, dans lequel le chef décorateur Jess Gonchor parvient à s'introduire, comme le confiera David Frankel en 2021. La légende veut que la directrice du magazine ait entièrement redécoré son bureau après la sortie du film.

Miranda inspirée de… Christine Lagarde

Si tout désigne clairement Anna Wintour, une différence majeure distingue Miranda Priestly de son modèle, afin d'éviter toute caricature grossière : son apparence. Exit la frange stricte et les lunettes noires, remplacées par un front dégagé et une coiffure volumineuse, inspirée à la fois du mannequin Carmen Dell'Orefice et de… Christine Lagarde, alors ministre déléguée au Commerce extérieur, dont Meryl Streep admire « l'élégance incontestable ».

Ce sens du détail, ce goût affirmé pour l'esthétique, mais aussi – et surtout – la fidélité à l'œuvre originale, doublée d'une représentation sincère, bien que satirique, du secteur, valent à Le Diable s'habille en Prada un accueil critique enthousiaste. Le succès commercial et culturel est tout aussi retentissant : le film engrange plus de 325 millions de dollars de recettes à l'international et laisse une empreinte durable dans la culture populaire.

Un impact qui dépasse les générations

Un impact qui dépasse les générations. Le film devient ainsi un étendard pour la Gen Z – née entre 1997 et 2010, donc âgée d'au plus huit ans lors de sa sortie –, particulièrement sensible aux questions de santé mentale et de management toxique. Sur TikTok comme sur X, montages, parodies (découvrez celle diffusée sur la chaîne RTS en Suisse) et déclarations passionnées témoignent d'un attachement persistant, qui justifierait presque, osera-t-on dire, la sortie d'un second volet, vingt ans plus tard.