Il fallait jouer des coudes, ce lundi 11 mai au soir à la Cinémathèque de Jérusalem, pour assister à l'avant-première des deux premiers épisodes de la saison 5 de Fauda. L'impatience est telle que nombre de fans ne pouvaient attendre le 18 mai, date à partir de laquelle seront diffusés, exclusivement en Israël, les onze parties de ce nouveau chapitre, sur la chaîne payante YES. Pour l'international - et donc la France - il faudra attendre la rentrée 2026 sur Netflix, qui n'a encore communiqué aucune date officielle à ce jour.
Dans la salle de cinéma, un public extrêmement varié s'était déplacé : des jeunes spectateurs, des moins jeunes, habitués de la série, des soldats en uniforme, mais aussi des parents de victimes du festival Nova. Et si les sensibilités semblaient différentes, il régnait une atmosphère de communion. L'harmonie de ce mélange disait déjà beaucoup du statut particulier qu'occupe désormais la série dans la société israélienne. Créé en 2015 par Avi Issacharov et Lior Raz pour la chaîne israélienne YES TV, ce feuilleton-thriller suit les missions d'une unité d'élite de Tsahal, chargée d'infiltrer les réseaux terroristes à Gaza et en Cisjordanie (elle est inspirée en partie de la bien réelle unité Duvdevan, dont Lior Raz a fait partie). Relayée dans le monde par Netflix, interprétée par le même Lior Raz dans le rôle de l'impétueux agent Doron Kabillo, Fauda est rapidement devenu un phénomène populaire, en Israël comme à l'étranger. Entièrement réécrite après la tragédie du 7 Octobre 2023, tournée en 2025, la saison 5 confirme une certitude avec ces deux premiers épisodes : après cette funeste date, la série ne pouvait plus être la même. Plus sombre encore, plus nerveuse, plus violente, plus hantée aussi, elle tente désormais de raconter un pays qui a, lui aussi, perdu une part de lui-même. Et pour les auteurs, un colossal défi : comment continuer Fauda après que la réalité a dépassé la fiction dans de telles proportions ?
Traque à Marseille
Réponse dès les premières minutes du premier épisode : en embrassant le drame sans détour. Eli (Yaakov Zada-Daniel), le commandant de l'unité d'infiltration de Fauda, a perdu toute sa famille, femme et enfants le 7 octobre 2023. Il vit désormais seul et reclus dans une maison au milieu de la nature. Lorsque son ami bédouin musulman, qui a lui aussi perdu son fils, lui annonce avoir localisé à Marseille le terroriste responsable de la mort de leurs enfants, les deux amis s'embarquent pour la cité phocéenne en quête de vengeance.
Doron Kabillo est quant à lui hanté par les événements. Il est suivi psychologiquement pour soigner son trauma ainsi qu'une forme d'amnésie sélective. Désormais entrepreneur à la tête d'une grosse boîte high tech, l'ex-capitaine Ayoub (Itzik Cohen) comprend quant à lui qu'Eli a identifié l'un des assassins du 7/10, réfugié à Marseille. Il suggère alors à Doron de partir à la rescousse de son ami à Marseille, où la situation va rapidement dégénérer... D'autant plus que Doron et Eli, bientôt rejoints par leur camarade Steve, opèrent à titre entièrement personnel.
Ambiance électrique tout au long de la projection. À chaque rebondissement, chaque scène de tension, chaque montée dramatique, chaque coup porté, la salle réagissait presque physiquement. Silences lourds, murmures, rires de décompression… Puis, au terme du générique final, conclu sur un coup de théâtre sonnant tel un uppercut, des applaudissements nourris ont surgi comme un soulagement, une libération.
Gérer l'après 7 Octobre
Le public ne saluait pas seulement une série, mais aussi la tentative des auteurs de mettre en récit une réalité devenue étouffante et presque impossible à saisir depuis le 7 Octobre. Fauda s'est faite catharsis. Depuis ses débuts, elle avait marqué par son réalisme brutal, sa manière d'humaniser tous les camps et son refus du manichéisme classique des thrillers sécuritaires. Soudain, la complexité de la réalité israélienne devenait palpable. Assumant d'éluder les questions en suspens de la fin de la saison 4 (tournée en 2022), cette saison 5 ajoute à ces qualités la douloureuse mission de gérer, de porter le traumatisme israélien post-7 Octobre : chaque personnage a vu sa vie bouleversée sur tous les plans. La frontière entre guerre extérieure et implosion intérieure devient de plus en plus poreuse.
À travers cette traque à Marseille, entre désir de justice et besoin de vengeance, la série explore l'usure psychologique, la fatigue morale, la tristesse, l'isolement, le deuil et l'oubli impossible. Et la sensation d'un pays marqué dans sa chair, dans sa tête, définitivement entré dans une nouvelle époque sécuritaire, hantée par le manque. Ce trauma national n'est d'ailleurs pas seulement celui des Juifs, mais celui de tous les citoyens israéliens, les bédouins musulmans étant également tristement mis à l'épreuve.
Le regard porté sur les personnages est plus mélancolique, presque dévoré. Comme si l'équipe avait perdu une part de son sens du devoir stratégique, plaçant désormais l'humain avant la hiérarchie au nom de sa vendetta. La saison pose également des questions morales sans complaisance, sur la reconstruction et sur les méthodes pas toujours très éthiques des services secrets. Il est par ailleurs probable qu'au fil des épisodes suivants, les auteurs abordent les critiques suscitées, à l'international comme au sein même du pays, par la guerre tragique menée par Israël à Gaza dans la foulée du 7 octobre.
Visuellement, la série reste efficace. Mise en scène nerveuse, tension permanente, maîtrise des scènes d'action : Fauda conserve ce rythme quasi suffocant qui a fait sa réputation et n'a rien à envier aux meilleurs thrillers américains. Plus encore qu'avant, elle frappe, lors de certaines scènes, par sa brutalité sèche et sanglante. Bref : des débuts impressionnants, mais pas exempts de défauts pour autant.
Mélanie Laurent en épouse de réfugié gazaoui
L'influence de Netflix a donné à la production des moyens qui finissent par quelque peu atténuer le côté brut des premières saisons. En dehors du grain qui a laissé place à une image plus lisse et plus propre, la série perd un peu de son authenticité et de son urgence, en exportant ses intrigues en dehors des frontières d'Israël. Marseille devient le terrain de jeu des exfiltrés gazaouis du Hamas et des agents israéliens vengeurs.
Le public français sera forcément perturbé de ne jamais reconnaître la lumineuse et grouillante cité phocéenne « reconstituée » à Budapest pour des raisons sécuritaires (Lior Raz souhaitait pourtant initialement tourner en France cette nouvelle saison). Au même titre, les scènes en français aux dialogues pénibles et au jeu parfois amateur ne convainquent pas. Une exception notable : la merveilleuse Mélanie Laurent, qui apparaît à partir du deuxième épisode dans le rôle de l'épouse d'un réfugié gazaoui, lui-même dirigeant d'une ONG d'aide aux victimes de Gaza... et soupçonné par Doron et Eli.
L'écriture peine, par moments, à équilibrer géopolitique, dimension humaine et mécanique de thriller à la 24 heures chrono. Solides malgré tout, ces deux premiers épisodes montrent une série refusant la routine ou l'exploitation trop simpliste du drame du 7 Octobre.
Problématique mondiale
Pourquoi avoir décidé de délocaliser à l'étranger cette histoire qui constitue un tel traumatisme pour la société israélienne ? Sur scène, après la projection, le réalisateur Omri Givon répond qu'il y avait une volonté de montrer que ce qui est arrivé en Israël n'est pas qu'une épreuve nationale : cette guerre contre le terrorisme est désormais une problématique mondiale et il semblait important pour les auteurs de montrer l'exportation du conflit et la « guerre » faite à Israël par les États étrangers. On sourit à ce titre de voir, au détour d'une scène, nos héros évoluer au milieu des nombreux tags « Free Palestine » et devoir s'exprimer en arabe pour passer inaperçus.
Et c'est probablement ce qui rend cette saison 5 si attendue : Fauda revient métamorphosée. Elle n'est plus seulement ce divertissement musclé addictif. Elle est désormais un miroir brutal, inconfortable, parfois imparfait, mais profondément connecté à l'état psychologique d'Israël et son image depuis le 7 Octobre. Si ces deux premiers épisodes ont agi comme un exutoire, il nous tarde de savoir si la suite agira comme un remède.
La saison 5 de Fauda sera diffusée à partir du 18/05 en Israël sur la chaîne Yes. Elle comptera 11 épisodes et sera diffusée sur Netflix à la rentrée 2026.



