Alexis Jenni : l'IA signe une puissante perte de chair et d'humanité
L'écrivain Alexis Jenni observe avec circonspection l'usage de l'intelligence artificielle (IA) qui, selon lui, signe une puissante perte de chair et d'humanité. Du 29 au 31 mai, il sera l'invité du festival Philosophia, à Saint-Émilion, dont l'édition est consacrée cette année à l'intelligence. Prix Goncourt 2011 pour « L'Art français de la guerre », installé en Gironde depuis cinq ans, Alexis Jenni, qui a longtemps enseigné les sciences, a préfacé en 2014 « Le Monde au XXIIe siècle » (PUF), avec une nouvelle, « C'est quoi, loin ? », qui imagine une vie par écrans interposés en 2112. Loin, on y est, aujourd'hui et pour lui, si l'IA fait partie de nos outils, il faut toutefois savoir ce qu'on en attend.
Interrogé sur ses déclarations de 2014 dans « La Croix » où il affirmait que « l'écriture génère le roman » et qu'il ne croyait pas à « la providence technologique », Jenni explique : « Cela signifie que ce sont les phrases qui s'assemblent en moi qui génèrent petit à petit le récit. Si ce n'est pas moi qui génère ces phrases, l'exercice perd tout son sens. » Il a essayé ChatGPT par curiosité, lui demandant de produire un scénario de série sur la guerre d'Algérie. « L'IA a pondu en quelques secondes un texte tout à fait correct. Mais on aurait dit un scénario de téléfilm consensuel grand public. Quel intérêt de le lire et quel intérêt de le faire ? »
L'écriture, un processus lent et intime
Jenni insiste sur la lenteur du processus d'écriture : « Je ne 'produis' pas des livres. J'essaie d'élaborer quelque chose de façon intime et ce travail d'élaboration est essentiel. J'ai écrit pendant vingt ans sans être publié. 'Quelle constance', me dit-on parfois. Mais non, le simple fait de le faire était important, ça me nourrissait. Après, bien sûr, c'était encore mieux quand j'ai été publié ! L'IA, c'est l'immédiateté, les gens sont ravis, on a un résumé de tout, sans réfléchir. »
Interrogé sur ce qui reste inaccessible aux algorithmes en littérature, il répond : « Je suis assez perplexe sur l'usage de l'IA. En quoi en aurais-je besoin ? Quand j'écris, il se passe en moi quelque chose de vachement important, pourquoi m'en priver ? Un auteur a besoin de s'investir, c'est quand même un gros boulot, un livre. La motivation, c'est le plaisir intense d'écrire et de sentir en soi le récit qui prend forme. »
La force du charnel contre la technologie
Dans son livre « Dans son visage et le tien », Jenni parle de la force du charnel, en opposition totale avec les systèmes technologiques. Il illustre son propos par une métaphore : « Écoutez, j'adore faire du pain. Un jour, ma mère m'a offert une machine à pain. Je l'ai utilisée. Une fois. On met la quantité d'eau, la quantité de farine, on programme le temps de pétrissage. Et ça n'a plus aucun intérêt. Moi, je ne veux juste pas faire du pain, je veux vivre le contact intime avec la matière. Mais bien sûr, si j'avais eu à produire un pain chaque jour, ça aurait été très bien. »
Pour lui, écrire est aussi un geste : « Tous mes premiers jets sont écrits à la main. Avec un stylo-plume à encre – j'en ai quatre, de couleurs différentes. Après, je transfère sur un ordinateur, je ne suis pas un sauvage ! Souvent, c'est bizarre, j'ai une idée sous la douche, le matin. Un bout de phrase, une demi-ligne. Si je me mets devant l'ordi, ça me fait deux lignes. Si je prends mes cahiers et mes stylos, ça s'enchaîne dans une sorte de flow très lent. Et j'ai trois pages. C'est juste une observation : ça ne marche pas trop avec la machine, avec le geste de la main, ça marche. »
Langage, émotion et mémoire
Jenni souligne que le langage n'est pas un processus purement rationnel, mais émotionnel profond. « J'éprouve une joie intense à écrire, parce que je sens le langage vivre en moi. C'est comme s'il y avait une propriété d'auto-assemblage des phrases, et c'est un des meilleurs plaisirs que je connaisse. L'IA, elle, a une sorte de mémoire absolue et traite tout de la même façon. »
Quant à l'utilisation de l'IA pour des recherches documentaires, il met en garde : « Le problème, c'est l'absence de traçabilité des savoirs. Tout est mis sur le même plan. Or, le fait de savoir comment des informations ont été prouvées, argumentées, et par qui, c'est essentiel. Rappelez-vous Grok, l'IA de Musk, interrogée sur les chambres à gaz. Grok avait mis les arguments scientifiques et ceux des négationnistes sur le même plan et remixé l'ensemble. Or, toutes les sources ne se valent pas. Le site d'un groupe obscur extrémiste ne vaut pas un site universitaire avec des gens qui bossent de façon scientifique. »
L'IA ignore l'erreur et la mutation
En tant que scientifique, Jenni avance avec les mutations et les erreurs, contrairement à l'IA qui ne fait qu'absorber. « L'IA ignore ce qu'est une erreur, elle fait de l'assemblage. Pour elle, une affirmation est une affirmation. Or le roman, c'est une machine à comprendre. La construction de 'L'Art français de la guerre' repose sur les réponses que je cherchais sur nos rapports avec l'histoire, le colonial, la violence. »
Il évoque aussi la tentation pour certains éditeurs de se contenter de textes générés par IA : « Certains éditeurs veulent de la qualité, d'autres veulent vendre. Et il y a des tas de domaines où l'excellence est inutile. J'ai lu quelques auteurs de best-sellers pour comprendre pourquoi ils vendent des milliers d'exemplaires. C'est très convenu, avec un petit pitch original ; je lis ça avec un soupir et je m'endors. Les lecteurs ne sont ni surpris, ni déçus, la machine sait faire ça. Ce que j'attends, moi, c'est de l'inattendu, du nouveau. Mais certes, tout le monde ne cherche pas ça. »
Festival Philosophia à Saint-Émilion
Du 29 au 31 mai, débats, tables rondes et conférences confronteront l'intelligence artificielle à l'intelligence humaine, collective ou même végétale et extraterrestre. Mazarine Pingeot animera l'entretien phare autour de « L'IA et la post-vérité » (samedi, 11 h 30), tandis que le mathématicien Cédric Villani et le compositeur et pianiste Karol Beffa évoqueront « L'Intelligence créatrice » (dimanche, 14 h 30). Il sera aussi question de l'intelligence des gestes à travers l'intervention de Mathilde Froustey, danseuse étoile du ballet de l'ONBA (dimanche, 16 heures). « À l'ère de l'IA, comment penser ? » questionnera le physicien Étienne Klein en clôture, dimanche à 18 heures. Gratuit (sauf les balades). L'événement se déploie dans la salle des Dominicains, le cloître de la collégiale, Les Cordeliers et le château Figeac.



