Un siècle de parcours des joueurs de couleur chez les Bleus
Juillet 1998 : six joueurs blancs au sein des Bleus finalistes et vainqueurs du Mondial. Juin 2026 : neuf ou dix joueurs de couleur au sein des Bleus qui débuteront le Mondial aux États-Unis. Docteur en histoire contemporaine et en sociologie, Claude Boli a signé Noir(e)s en bleu, un livre retraçant l’histoire des joueurs de couleur sous le maillot tricolore, en lien avec l’évolution de notre société.
Pourquoi ce livre sur ce que les joueurs noirs ont apporté à l’Équipe de France ?
Je n’ai pas ressenti spécialement de besoin. Cela fait partie de mes axes de recherche en tant qu’historien contemporain avec l’histoire des femmes, l’histoire urbaine, l’histoire des populations noires en Europe et le patrimoine sportif. Ce sont des clés pour comprendre la société française. Sous le prisme du football, je voulais essayer de révéler le poids de l’immigration dans l’histoire de la population française et montrer cette relation singulière entre la France et l’Afrique. Je voulais également montrer la diversité des parcours. L’histoire de Marius Trésor, né en Guadeloupe, est différente de celle de Kylian Mbappé, né en région parisienne avec un père originaire du Cameroun et une mère originaire d’Algérie.
Raoul Diagne a été le premier joueur en bleu en 1931 ?
Oui, il avait comme particularité d’être né en Guyane d’un père Sénégalais et administrateur colonial. Il faisait partie de cette frange de joueurs métis. Ben Barek, l’un des plus connus au XXe siècle, est défini comme footballeur et indigène… Oui car il est né au Maroc. Son histoire rappelle les liens entre les deux pays. C’était un grand joueur mais on posait sur lui des injonctions racialisantes et quelquefois racistes.
Un ouvrage de référence
De Raoul Diagne, premier joueur noir à porter le maillot bleu en 1931, à la star Kylian Mbappé, Claude Boli, historien et sociologue, frère de l’ancien international Basile Boli, retrace un siècle d’incorporation progressive. Il insiste sur cette diversité des parcours et des origines, entre l’Afrique, les Antilles, et les territoires excentrés (Guyane, Réunion, Nouvelle-Calédonie). Sa galerie de portraits n’oublie pas les figures majeures comme Trésor, Janvion, Karembeu, Thuram ou Lama, qualifié de "conscience noire". Explorant la condition d’immigré et un "désir de France" qui pousse au dépassement, il explique l’avènement en bleu de ces nombreux "Afroparisiens", devenus "étoiles des cités". Sans oublier de décrire le même phénomène chez les filles, dans le sillage de la grande Wendie Renard.
Noir(e)s en Bleu. Claude Boli. Éditions Solar. 240 pages, 35 euros.
Marius Trésor a-t-il changé le regard sur les joueurs de couleur avec cette demi-finale de Séville en 1982 ?
Bien sûr ! Il fait partie de ces figures tutélaires qui ont beaucoup changé le regard des métropolitains sur les joueurs ultramarins. Capitaine de l’équipe de France, il a marqué toute une génération. Des joueurs comme Angloma, Thuram, Henry l’ont pris comme modèle.
Vous évoquez la condition d’immigré, la révolution par le nombre. Vous considérez que le football a eu un rôle d’ascenseur social pour ces joueurs ?
Quand on regarde la composition de l’équipe de France depuis 20 ans, on constate de façon réaliste une colorisation remarquable. Il faut le croiser avec l’histoire des mutations sociales et des différentes vagues migratoires. Comme la grande majorité des footballeurs pros sont issus des milieux populaires, ce sport a pu être un espace de mobilité vers le haut. Une façon de changer le destin.
Est-ce qu’en 98, sur fond de France black-blanc-beur, on a raté un virage ?
Je ne pense pas. En 1938, lors de la première Coupe du monde en France, il y avait déjà une équipe de France black-blanc-beur. Elle était plurielle. Mais la grande différence, c’est qu’en 1998 on a gagné de belle manière contre le Brésil. Cette équipe a donc été idéalisée, symboliquement imaginée comme révélatrice de la République dans sa diversité et son unité. Le fait qu’il n’y ait pas eu de suite permet de relativiser sur la place réelle du football. Un but de Mbappé peut émerveiller des millions de personnes mais un geste d’un président de la République ou d’un Premier ministre peut changer la vie de nombreuses familles.
Aujourd’hui les joueurs de couleur sont de plus en plus majoritaires chez les Bleus. Comment l’expliquer ?
On peut effectivement parler de surreprésentation. Elle signifie qu’aujourd’hui l’excellence est incarnée par ces joueurs nés à Paris, de parents originaires de Côte-d’Ivoire, Mali, Burkina-Faso, etc. Ce n’est pas le fruit de capacités naturelles, ce sont les meilleurs. Parce qu’ils ont plus faim ? Pas forcément. Konate ou Ngolo Kante, qui a un père éboueur, peuvent certes avoir eu envie de donner plus pour changer leur destin. Mais un certain nombre d’entre eux sont issus de la classe moyenne.
On observe beaucoup de racisme dans et autour des stades. Est-ce qu’on peut parler de recrudescence ?
Je ne pense pas qu’il y ait plus de racisme. Mais il y a sans doute une parole raciste plus libérée, dans, autour des stades, dans la rue, voire chez les politiques. La médiatisation des gestes racistes est sans doute supérieure. Cela donne une impression de recrudescence.
Qu’attendre de ce mondial aux États-Unis dans un régime Trump aux relents suprémacistes ?
À chaque fois qu’une équipe de France joue, quel que soit le sport, c’est une photographie de l’image de la France. Certains étrangers sont surpris par cette surreprésentation de joueurs noirs car ils ne connaissent pas notre histoire. Même des pays qui ont eu peu de relations avec les pays africains ont aujourd’hui des joueurs de couleur. Souvent ces noirs en équipe de France sont français depuis plus longtemps que les Niçois qui l’ont été en 1861. C’est bien d’avoir cette diversité qui reflète vraiment le paysage changeant de la population française. Sur la Coupe du monde, ça va être celle des riches. L’essence même du mondial va disparaître. Est-ce que les prochaines éditions seront réservées aux très riches ? C’est mon inquiétude.



