Manuela et Marc Rodriguez célébreront le 26 mai leurs noces d'albâtre à Frontignan. À cette occasion, l'Ehpad Les Muscates, où ils résident désormais, leur organisera une fête. Soixante-quinze ans de mariage. Dans une société où les unions se défont aussi vite qu'elles se nouent, le chiffre a de quoi faire tourner la tête. Pourtant, pour Manuela Rodriguez, 96 ans, et son époux Marc, 97 ans, qui partagent aujourd'hui leur quotidien à l'Ehpad Les Muscates de Frontignan, il n'est que la mesure naturelle d'une vie construite ensemble. Le 26 mai prochain, le personnel et les résidents de l'établissement célébreront leurs noces d'albâtre.
Des débuts à Mostaganem
Tout commence pour eux à Mostaganem, en Algérie. C'est lors d'un bal, sous l'œil attentif de la mère de la jeune femme, que Manuela, couturière, croise pour la première fois Marc, qui s'engage à 18 ans peu après dans l'armée et part aussitôt volontaire comme sous-officier en Indochine. Il rentre à Mostaganem en 1950, puis passe le concours de la gendarmerie. Les tourtereaux se fiancent, puis se marient le 26 mai 1951. Trois enfants naîtront : Renée, Marc et Éric.
Repartir de zéro après l'exode
La vie suit son cours, heureuse, jusqu'à ce que l'Histoire s'en mêle. En 1962, la fin de la guerre d'Algérie contraint tous les Pieds-noirs à quitter leur pays dans la précipitation. "Pour ma mère, cela a été très difficile. Elle s'est retrouvée loin de sa famille, avec des enfants en bas âge. Nos meubles ne sont arrivés que neuf mois après notre départ", se souvient leur fils Éric. La famille de Manuela et de Marc se disperse. Une partie du côté de Manuela s'installe à Sète, les parents de Marc rejoignent l'un de leur fils en région parisienne. Marc, lui, est muté à Bazancourt, près de Reims. Déçu par le manque de soutien de sa hiérarchie, il quitte la gendarmerie, embarque femme et enfants en région parisienne où il devient chauffeur de camion. En 1969, cap au Sud. Il est temps, décide-t-il, de rejoindre la famille de Manuela à Sète. Pendant que Manuela s'occupe des enfants, Marc reprend son activité de chauffeur de camion. En 1976, le couple pose définitivement ses valises à La Peyrade avec le seul fils encore avec eux, sans l'inquiétude de nouveaux départs. De l'Algérie, Manuela et Marc ne parleront presque jamais, à l'exception de quelques mots échangés, lors de réunions familiales avec leurs frères et sœurs au détour d'une conversation. "Mes parents n'ont jamais voulu y revenir. Seul comptait pour eux le sens de la famille", confie Éric.
Un amour discret, mais indéfectible
Si les soubresauts ont parsemé leur vie familiale, ils n'ont jamais réussi à la rompre. Comme dans tous les couples, les disputes n'ont pas été absentes, "mais ils sont inséparables. Un lien très fort les unit", explique leur fils. Mais, dans ce couple, les sentiments ne s'affichent pas. Peu d'embrassades, peu de mots doux ou gestes de tendresse échangés devant les enfants, la pudeur est une seconde nature. "Ma mère, c'est la douceur incarnée. Mon père, lui, est très froid d'apparence, austère, mais très gentil", décrit Éric. Pourtant, quand Manuela a frôlé la mort à deux reprises ces dernières années, le masque de Marc a glissé. "On le voyait très malheureux, et le mot est faible. Il l'embrassait alors." Ce lien-là, tissé en silence au fil des décennies, a irrigué leurs trois enfants, cinq petits-enfants, six arrière-petits-enfants et Noé, un bisaïeul né récemment. "On est très solidaires entre nous et très proches, sans être les uns sur les autres. Pas un jour ne passe sans qu'on leur rende visite ou qu'on les appelle. Mon fils qui vit ici le fait tous les jours, mon autre fils, qui est installé aux États-Unis, appelle, lui, tous les deux jours", détaille Éric. La famille a même créé un groupe WhatsApp pour relayer des nouvelles quotidiennes, et toutes les occasions sont bonnes pour se retrouver. Le secret de 75 ans d'union ? Peut-être simplement ce sens-là : la famille d'abord et toujours. Que leur souhaiter de plus ? Encore de belles et longues années d'amour.
"L'amour en Ehpad, c'est possible"
"L'histoire entre Manuela et Marc Rodriguez et Les Muscates est celle de l'installation d'une relation de confiance, avec l'empreinte de la patience et du temps. Manuela est venue une première fois essayer la vie aux Muscates pour reprendre des forces après un accident de la vie. Discrète, avec humour et un caractère bien trempé, elle s'est rapidement sentie à l'aise. Nous avons alors découvert Marc, peu loquace et méfiant envers la maison de retraite, mais tellement aimant envers son épouse que la séparation temporaire l'affectait. Puis, quelques mois plus tard, comme cela peut arriver, la fragilité du maintien au domicile trop présente a précipité leur entrée permanente, cette fois-ci ensemble. Il était impensable pour eux, mais aussi pour l'équipe des Muscates de l'envisager autrement ! Depuis, chaque jour, ils nous montrent leur amour immense et inconditionnel que nous voyons dans ces couples à l'ancienne : les petites escarmouches, leur complicité, les attentions du quotidien… Ils ont également amené avec eux leur histoire et une famille aimante qui le prouve chaque jour par la constante de sa présence et sa serviabilité, et désormais font partie intégrante de la vie des Muscates", écrit Julie Marchadier, cadre socio-éducatif.



