Justice saturée : des procureurs face à 3,6 millions de procédures
Justice saturée : 3,6 millions de procédures

Des procureurs alertent sur une saturation sans précédent

Confrontés à une vague d'émotion et de critiques après la mort de la jeune Lyhanna, plusieurs procureurs décrivent à l'AFP un système judiciaire sous tension extrême. Ils pointent une accumulation de dossiers où il devient difficile de distinguer « une super-priorité parmi les priorités ».

Pour Étienne Thieffry, procureur de Béthune et membre de la Conférence nationale des procureurs de la République, la difficulté tient à la masse des dossiers : « les affaires de mœurs, de viols sur mineurs ou autres, elles sont toutes prioritaires », souligne-t-il, évoquant « des centaines voire des milliers » de dossiers à traiter. Cette saturation est aggravée par les limites des services d'enquête. « Les enquêteurs sont eux-mêmes insuffisamment nombreux pour pouvoir prendre en compte l'ensemble de ces dossiers très rapidement », insiste-t-il.

3,6 millions de procédures : un volume considérable

Franck Rastoul, procureur général d'Aix-en-Provence, décrit un volume de procédures « considérable » à l'échelle nationale. « On est à 3,6 millions de procédures […] il y en a qu'on ne connaît pas », indique-t-il, évoquant notamment des plaintes encore non remontées aux parquets. Après que Gérald Darmanin a appelé ce lundi à la « mobilisation générale », un travail de priorisation encore plus fin « attend les magistrats », explique M. Rastoul. « Il faudra […] regarder dans le détail pour dire, celle-là, on va la considérer comme encore plus prioritaire que d'autres », ajoute-t-il, précisant que cela pourrait entraîner « un traitement en mode dégradé pour d'autres » procédures.

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Des dysfonctionnements dans la chaîne judiciaire

Un procureur, sous couvert d'anonymat, confie que les systèmes informatiques de police/gendarmerie et de justice sont « encore insuffisamment connectés », rendant possible un défaut d'enregistrement des cas suspects. L'absence de convocation de Jérôme B., suite à de premières plaintes le visant, interroge ce magistrat car « il y a toujours une audition du mis en cause » en cas de plainte pour viol sur mineur. De même, si un parquet doit se dessaisir au profit d'un autre, comme ce fut le cas entre Toulouse et Auch, « il y a des échanges préalables entre les parquets et un suivi du dessaisissement » lorsque l'affaire est sensible, dit-il.

Des moyens insuffisants et des postes vacants

Arnaud Faugère, procureur de Béziers, insiste sur la pression structurelle. Au parquet de Béziers, un 10e poste annoncé en juillet 2025 par le ministère ne sera pourvu qu'en septembre 2026, « soit plus d'un an après ». « Entre-temps, la juridiction a souffert de sous-effectifs importants au niveau des magistrats et du greffe », selon M. Faugère. Autre source d'inquiétude : « une vacance de poste d'au moins quatre mois nous est désormais imposée préalablement à tout remplacement d'un attaché de justice - ceux-là mêmes qui traitent notamment des violences intrafamiliales […] ».

Injonctions contradictoires et priorités multiples

À cette faiblesse structurelle s'ajoute une multiplication des priorités politiques. En 2025 et 2026, les parquets ont reçu des dizaines de circulaires assignant des objectifs variés - narcotrafic, violences intrafamiliales, atteintes aux élus ou à l'environnement - qui s'accumulent sans toujours être accompagnés des moyens nécessaires. Résultat, prévient Arnaud Faugère, « la multiplication des priorités est difficilement assimilable » et peut nuire à l'efficacité globale du système. Il devient « difficile de distinguer une super-priorité parmi les priorités des supers-priorités », souligne-t-il.

Une fois qu'une affaire est traitée, se pose aussi la question des demandes contradictoires faites aux parquets : alors qu'on leur demande « une sévérité accrue dans des contentieux toujours plus nombreux », il « faut dans le même temps lutter contre la surpopulation carcérale, que pourtant induit mécaniquement cette répression plus forte », regrette le procureur de Béziers.

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