« Non, le Scaf n’est pas mort » martelait Emmanuel Macron pas plus tard qu’en février dernier. Ces derniers mois, le président français semblait être le seul à croire encore au « Système de Combat Aérien du Futur », ce projet d’avion de chasse ultra-moderne développé à grand-peine par la France en partenariat avec l’Allemagne depuis 2017. Après presque dix ans d’enlisement, le gouvernement allemand de Friedrich Merz vient pourtant de tuer officiellement le Scaf. « Le président Macron et le chancelier fédéral sont parvenus à la conclusion commune que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun », a communiqué le gouvernement allemand lundi 8 juin. Quelques heures plus tard, l’Élysée a annoncé quant à elle que « les autorités allemandes ont estimé qu’il n’était pas possible de presser davantage les entreprises concernées ».
Un projet à 100 milliards d’euros
Les deux entreprises en question sont Dassault Aviation, fleuron de l’aviation de défense française, et Airbus Defence and Space, compagnie européenne qui opérait au nom de l’Allemagne sur ce dossier. Pour le couple franco-allemand, l’objectif de ce projet à 100 milliards d’euros était de remplacer les avions de combat français et allemands — le Rafale et l’Eurofighter Typhoon — par un futur système commun et d’investir dans une défense européenne. Il avait d’ailleurs été rejoint plus tard par l’Espagne via Airbus.
L’interminable bataille pour la gouvernance
Dès le lancement du projet en 2017, un désaccord structurel apparaît entre les deux firmes. Le blocage porte sur la répartition du travail, et surtout sur le rôle de maître d’œuvre du futur avion de combat. Lors de la phase 1, Dassault Aviation obtient environ 38 % de la charge de travail du projet, contre 62 % pour Airbus (32 % Allemagne, 30 % Espagne), ce qui cristallise immédiatement la tension sur l’équilibre du programme. Ça coince aussi sur la gouvernance : Dassault veut garder la direction technique du chasseur (choix de l’architecture, décisions de conception, intégration des technologies…), mais Airbus refuse un rôle de simple sous-traitant et revendique une co-direction effective avec un pouvoir de décision équivalent. Représentant plusieurs entités nationales, Airbus dispose d’un poids industriel et décisionnel plus fragmenté mais politiquement plus lourd.
En pratique, cela crée une situation où aucune décision majeure sur l’architecture de l’avion du futur ne peut être prise sans arbitrage politique franco-allemand. Au fil des années, les blocages s’enchaînent à chaque étape critique du développement du Scaf. Dassault Aviation fait savoir à de nombreuses reprises qu’il juge inefficace la gouvernance qu’il partage avec Airbus et le tandem Allemagne-Espagne. Pour l’avionneur français, la responsabilité de l’avion ne peut être partagée sans diluer l’efficacité du projet. Face à ces disputes, la phase 1B, signée en décembre 2022 et qui devait donner lieu à la conception et la production d’un démonstrateur — c’est-à-dire un prototype qui aurait dû voler d’ici 2026 — n’a jamais été menée à bien.
« Avec ou sans la France »
En septembre 2025, la tension monte et les discussions s’emballent. Dans la presse européenne, des informations fuitent indiquant que les partenaires industriels se trouvent à un point critique. À moins d’un accord d’ici la fin de l’année, Berlin serait prête à faire appel à d’autres partenaires pour remplacer Paris dans le projet d’avion de chasse européen. La Suède et même le Royaume-Uni sont alors sur la liste des candidats. L’Allemagne envisage aussi de simplement continuer seule avec l’Espagne via la participation de son constructeur Indra.
« Il y aura un avion de combat, avec ou sans la France » met à ce moment-là en garde une source allemande dans les pages du Financial Times. Selon Politico, le ministre allemand des Affaires étrangères aurait fait part, lors d’une réunion avec Airbus, de son mécontentement face aux « pressions de Paris » pour obtenir un « rôle démesuré » dans cette construction. Au cours de l’été, le média allemand spécialisé dans la défense Hartpunkt avait rapporté que Dassault faisait pression pour obtenir 80 % des travaux sur le processus dit NGWS, dans lequel s’inscrivent ces avions de combat. Une accusation que Dassault a aussitôt démentie mais qui n’en a pas moins provoqué la colère de Berlin.
La réponse française fuse dès le lendemain de cette déclaration allemande. Lors d’une conférence de presse le 23 septembre dernier en marge de la cérémonie d’ouverture d’une nouvelle usine, le PDG de Dassault, Éric Trappier, affirme quant à lui que son entreprise est capable de construire « toute seule de A à Z » le futur avion de combat européen. Six mois plus tard, en mars 2026, la rupture semble prête à être consommée. Le patron de Dassault prévient que « si Airbus maintient la probabilité de ne pas travailler avec Dassault, le projet est mort ». « Nous respectons à la lettre nos engagements. C’est Airbus qui ne respecte pas l’équation du début », ajoute-t-il.
Une solution à deux avions ?
Les acteurs politiques semblent quant à eux avoir perdu le contrôle du projet. Sur le plateau de BFMTV, la ministre des Armées Catherine Vautrin admet en janvier dernier que l’État français n’a plus de levier pour faire s’entendre les industriels. Au fil des mois, le chancelier allemand lui-même commence à s’interroger publiquement dans les médias sur la pertinence d’un tel projet de coopération lancé par sa prédécesseure Angela Merkel. « Les Français ont besoin d’un avion capable de transporter des armes nucléaires et d’opérer à partir d’un porte-avions. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin actuellement dans l’armée allemande », souligne-t-il dans le podcast allemand Machtwechsel. La solution de construire deux avions est mise sur la table par Airbus, mais très vite jugée « insupportable » par la France.
En avril dernier, les dirigeants français et allemand tentent une ultime relance des discussions entre industriels pour sortir de l’impasse. « Notre travail c’est de faire en sorte qu’ils s’entendent », assure Emmanuel Macron, qui veut croire au sauvetage de son projet de défense franco-allemand. Mais plutôt que de rapprocher, la médiation finit par confirmer les désaccords. Quelques semaines plus tard, le médiateur allemand annonce être arrivé à une conclusion claire : un avion de combat commun n’est plus réaliste dans les conditions actuelles du programme.
Ce 8 juin, c’est finalement le chancelier Friedrich Merz qui « a recommandé au président Macron de ne pas poursuivre le projet de construction d’un avion de combat commun », selon les informations du Monde. Si le pilier avion de chasse est abandonné, les autres composantes du Scaf — comme les drones et le « combat cloud » — pourraient selon Reuters continuer sous une forme réduite.



