Dans notre tribune libre du dimanche, Céline Florentino, enseignante spécialisée dans l'aide relationnelle en RASED, référente et formatrice harcèlement, commente le film « L'Abandon » sur Samuel Paty.
Un malaise médiatique
À la sortie du film L'Abandon consacré à Samuel Paty, une partie de la presse a soudain été saisie d'un étrange malaise. Le Huffington Post s'interroge sur un film arrivé « trop tôt », ce qui laisse à penser que s'il avait été fait plus tard, les faits auraient été différents, atténués par le temps. La décapitation aurait sans doute été plus douce. Libération y décèle un « risque d'instrumentalisation ». Pour eux, le traumatisme n'est pas la décapitation d'un enseignant, mais plutôt la réalité qui maltraite leurs idéaux.
Réagir à chaud
Pour ma part, je ne vais pas attendre six ans pour faire part de ma réaction à chaud à ma sortie de cinéma. Il ne faut pas attendre pour partager ses impressions, ses réflexions, sa tristesse, sa révolte. J'ai été bouleversée, comme sans doute beaucoup d'entre nous, même si, malheureusement, il n'y avait aucun suspense sur le dénouement.
Il fallait passer par la fiction pour transmettre au mieux la réalité des faits. Parce que l'art sert à nous permettre d'entrer dans la tête du personnage principal à travers la narration. Et ce film le fait parfaitement. Il permet de vivre l'abandon, la solitude infernale à laquelle Samuel Paty a été livré. Et les responsables qui livrent cet homme à sa solitude sont nombreux. Il y a bien sûr la peur, compréhensible. Mais il s'agit de s'interroger à partir de quel moment cette peur se transforme en lâcheté.
La lâcheté des collègues
De la part des professeurs qui étaient ses collègues, certains ont très bien montré où était la frontière entre les deux. Se mettre en retrait pour se protéger, c'est une chose. Vouloir écrire au rectorat pour dire qu'on se désolidarise en est une autre. Les deux professeurs en question devront certainement composer avec leur conscience pour le reste de leur vie.
Le silence de l'administration
De la part de l'administration maintenant : se murer dans le silence médiatique est une chose. Laisser les réseaux sociaux faire leur loi sans réagir en est une autre. Informer des procédures de sécurité est une chose. Laisser les concernés se débrouiller tout seuls pour les mettre en œuvre en est une autre.
L'inspecteur référent laïcité
Et surtout, de la part de l'inspecteur référent laïcité : vouloir apaiser une situation est une chose. Demander de s'excuser devant des menteurs dangereux et nuisibles en est une autre. S'excuser devant des menteurs pour une soi-disant maladresse, c'est comme aller dire à quelqu'un qui se fait violemment harceler qu'il n'aurait pas dû s'y prendre de cette manière, même s'il n'a rien fait d'illégal. C'est laisser entendre que tout le monde est responsable, voire coupable, de la situation. C'est surtout ne pas savoir mettre une limite à la folie, voire la légitimer.
Ne pas s'excuser du réel
Non, la fiction ne sert pas à transformer la réalité quand elle ne nous plaît pas. Et oui, il y a des musulmans dangereux, ça existe, et ça s'appelle des islamistes qui jettent la République en pâture aux terroristes. Ce qui ne veut absolument pas dire que musulman signifie terroriste. Ce raccourci sera sans doute fait par des imbéciles, et alors, faudrait-il avoir davantage peur d'une supposée « islamophobie » que des islamistes ? À moins que ces personnes aient simplement peur tout court.
Allez voir L'Abandon. C'est une histoire que vivent les enseignants, mais aussi toute la France. J'aimerais que ce film nous aide à comprendre que nous n'avons pas à nous excuser quand il n'y a aucune raison de le faire, et encore plus lorsqu'il y a danger. Il n'y a aucun apaisement possible avec des personnes qui nous veulent du mal, juste des limites à poser parce que nous savons qui nous sommes.
Et c'est seulement en faisant cela qu'on protégera celles et ceux qui, tous les jours, sont sur le terrain pour simplement faire leur métier et s'en prennent plein la figure.



