Le MGCS, dernier grand projet militaire franco-allemand, menacé par un retard de dix ans
Alors que le Scaf, l'avion de chasse du futur, semble définitivement abandonné, le MGCS (Main Ground Combat System) est désormais le dernier grand projet militaire franco-allemand encore sur les rails. Français et Allemands planchent depuis 2018 sur ce projet de « char du futur », pensé pour remplacer le Leclerc d'un côté et le Leopard 2 de l'autre. Mais ce programme aussi commence à s'enliser puisqu'il devrait prendre dix ans de retard, a récemment confirmé la ministre des Armées, Catherine Vautrin. Ce qui risque de poser un sérieux problème, côté français essentiellement. Car l'actuel char Leclerc se fait petit à petit dépasser par ses concurrents et sera obsolète dans quelques années.
Un parc de chars Leclerc vieillissant et coûteux
« L'idée est de ne pas se retrouver sans rien », explique Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l'Ifri. Le parc de chars Leclerc est estimé à ce jour à 200 unités opérationnelles, qui sont en train d'être modernisés au standard XLR. Ce dernier vise notamment à intégrer le char dans le combat collaboratif Scorpion, à améliorer ses capacités de protection (contre les mines, engins explosifs improvisés, roquettes et drones), ou encore à l'adapter aux zones urbaines. Mais même porté au standard XLR, le Leclerc risque de se retrouver dépassé d'ici une dizaine d'années, tandis que le maintien en condition opérationnelle (MCO) s'avère très coûteux. « Il n'y a pas de date de retrait du service officielle du Leclerc mais en l'état, il va être très difficile d'envisager d'attendre encore vingt ans pour le remplacer sachant que le parc, qui n'a pas 20 ans, est déjà à bout de souffle », ajoute-t-il.
Les options pour un char intermédiaire
Prévu pour 2035, le MGCS sera repoussé à 2045-2050. Les industriels KNDS France, KNDS Allemagne, Rheinmetall et Thales en sont encore aux études en vue de développer un démonstrateur, une sorte de préprototype pour tester les briques technologiques. « L'idée d'acquérir un char intermédiaire pour faire le pont entre les deux s'est imposée », explique la sénatrice Hélène Conway-Mouret (PS), vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. En janvier, le DGA avait exposé trois options : l'achat de 200 chars allemands Leopard 2, une coopération avec les Allemands qui fabriqueraient le châssis sur lequel les Français poseraient la tourelle (projet hybride EMBT), ou une solution 100 % française. « L'idée est de ne pas se retrouver sans rien, et c'est un sujet anticipé depuis au moins trois ans », complète Léo Peria-Peigné.
La solution 100 % française compromise
Mais quelle solution adopter ? Le chef d'état-major de l'armée de Terre, le général Pierre Schill, a semblé écarter l'achat sur étagère. Fabriquer un char 100 % français ? « Le dernier Leclerc est sorti d'usine en 2008 avant que nous ne décidions d'arrêter de le produire, rappelle Hélène Conway-Mouret. Nous avons donc stoppé les chaînes de production et perdu des compétences. Pour relancer tout cela, il faudrait au moins cinq ans, car ce sont des métiers spécifiques. Nous n'en avons ni les moyens, ni le temps. » « Nous ne savons plus faire un châssis chenillé, confirme Léo Péria-Peigné. Relancer notre propre production pour un système entièrement national coûterait une fortune. » Des études ont été lancées pour définir la capacité succédant au Leclerc, mais le projet hybride franco-allemand d'EMBT semble la seule option viable. « Elle nous laisserait au moins l'opportunité de fabriquer les tourelles et de ne pas perdre ces compétences », pointe la sénatrice.
La France en position de faiblesse face à l'Allemagne
Mais qu'il s'agisse de cette capacité intermédiaire ou du MGCS, la France est désormais en position de faiblesse face à une Allemagne qui a presque toutes les cartes en main. « Si le MGCS n'avance pas, l'Allemagne a d'autres options : faire un char avec onze autres partenaires européens dans le cadre du projet Marte, ou aller vers le Leopard 3, équivalent du MGCS », explique Hélène Conway-Mouret. Coordonné par KNDS Deutschland et Rheinmetall, le projet Marte (Main Armoured Tank of Europe) réunit des pays comme l'Espagne, l'Italie, la Suède, la Norvège, et pourrait avancer plus rapidement que le MGCS. « Le MGCS est un projet qui date d'une époque où l'Allemagne investissait peu dans sa défense, où les relations franco-allemandes étaient très bonnes, et qui reposait sur une base industrielle cohérente, analyse Léo Péria-Peigné. Tout cela a changé. Politiquement, c'est plus compliqué entre les deux pays. Militairement, l'Allemagne réarme considérablement avec un budget de défense de plus de 120 milliards d'euros par an, ce qui fait qu'elle n'a plus nécessairement besoin de partager les coûts. Industriellement, l'Allemagne considère avoir toute la technologie pour faire sans les Français. »
Le char a-t-il encore un avenir ?
Reste une dernière question : le char a-t-il encore sa place dans les combats modernes ? « Même si aujourd'hui nous parlons essentiellement des drones, on ne peut pas se passer d'avoir une infanterie protégée par des chars, qui demeurent utiles dans les conflits », assure Hélène Conway-Mouret. L'évolution de la guerre, notamment depuis l'invasion russe en Ukraine, montre toutefois une réelle évolution des besoins. « Typiquement, en Ukraine, les livraisons de grands matériels blindés se sont beaucoup réduites, parce qu'on ne les fait plus monter en première ligne autant qu'avant », confiait récemment Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. « Le char a encore un avenir, mais il n'est plus la pièce centrale du combat aéroterrestre », convient Léo Peria-Peigné. « Dans ces conditions, cela vaut-il le coup de remonter une capacité entière pour fabriquer des chars ? La question est posée. »



