Alors que l'Histoire a basculé, depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, dans un nouvel âge des empires où la force prime le droit, où la violence sort de tout contrôle, où la paix est impossible et la guerre omniprésente, deux hommes incarnent les deux pôles entre lesquels oscille le destin du XXIe siècle. Tous deux sont américains et ont pris leurs fonctions en 2025 : Donald Trump fut investi 47e président des États-Unis le 20 janvier, tandis que Robert Francis Prevost était élu pape le 8 mai.
Tous deux ont placé leur mission sous le signe de la paix. Dans son discours inaugural, Donald Trump déclarait ainsi : « Nous mesurerons nos succès non seulement par les batailles que nous gagnerons, mais aussi par les guerres que nous empêcherons, et, peut-être plus important encore, par les guerres que nous ne commencerons pas. Mon plus grand héritage sera celui d'un faiseur de paix et d'un unificateur. » Léon XIV a pour sa part consacré sa première intervention, le jour même de son élection, à un appel à la paix, « une paix désarmée et une paix désarmante, humble et persévérante ».
Tout oppose le pape et Donald Trump
Un an plus tard, le monde est ravagé par 60 conflits armés, un record depuis 1945, et se trouve engagé dans une course aux armements avec des dépenses militaires qui culminent à 2 900 milliards de dollars, en hausse de près de 3 %. Dans l'intervalle, l'Amérique a basculé dans la démocratie illibérale, abandonné l'Ukraine face à la Russie puis déclenché la guerre d'Iran, qui l'a enfermée dans une impasse stratégique. Le conflit débouche sur une crise économique mondiale, avec un troisième choc pétrolier et le blocage du détroit d'Ormuz, décrédibilise ses institutions, ruine ses alliances et fait éclater l'Occident.
Tout oppose désormais le président des États-Unis, autocrate égocentrique et corrompu qui communie dans le nationalisme, le culte de la force et l'argent, et le pape missionnaire et théologien, dont la trajectoire s'inscrit au croisement des Amériques et de l'Europe. Quand Donald Trump installe les États-Unis dans une guerre civile de moins en moins froide, Léon XIV cherche à restaurer l'unité de l'Église que François avait ébranlée jusqu'à la pousser au bord du schisme. Quand Donald Trump répand le chaos en Amérique comme dans le monde, Léon XIV se fait l'apôtre de l'ordre et de la stabilité, appelant à fonder la paix sur la réconciliation entre les peuples, le dialogue entre les cultures et les religions, la coopération entre les nations.
Quand Donald Trump se met en scène, s'exhibe et fulmine sur les réseaux sociaux, Léon XIV cultive la discrétion et la prudence, ancrant solidement son pontificat en pacifiant l'Église avant de déployer sa diplomatie. Pape missionnaire mais non révolutionnaire, pape des pauvres mais non populiste, pape moderne mais non progressiste, pape au service de la paix mais refusant le relativisme qui place sur le même rang l'agresseur et l'agressé, le bourreau et la victime, il se démarque aussi du pape François, notamment en prenant position pour « une paix authentique, juste et durable pour l'Ukraine ».
« Je n'ai pas peur de l'administration Trump »
Le choc entre Léon XIV et Donald Trump était inévitable. Il fut d'une rare violence. Horrifié par l'instrumentalisation de la religion catholique par la révolution conservatrice et par la menace d'annihiler la civilisation iranienne, Léon XIV a fermement condamné le président des États-Unis – sans le nommer –, le 11 avril, depuis la place Saint-Pierre : « Assez de l'idolâtrie du moi et de l'argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez de guerres ! La véritable force se manifeste en servant la vie. » Donald Trump a aussitôt donné raison au jugement du pape en l'insultant sur Truth Social – « Il aime la criminalité et est catastrophique en politique étrangère » –, avant de blasphémer en se postant en figure christique sur fond de drapeau américain, de statue de la Liberté, d'avions de chasse et de soldats sur le pied de guerre.
Léon XIV a répliqué de manière cinglante à ce mélange obscène de foi dévoyée, de nationalisme et de force armée dans l'avion qui le conduisait à Alger : « Je n'ai pas peur de l'administration Trump ; je continuerai à proclamer haut et fort le message de l'Évangile », a-t-il déclaré, en écho à l'exhortation de Jean-Paul II face au totalitarisme soviétique. Puis, dans la lignée de ses voyages au Liban et en Turquie pour le 1700e anniversaire du concile de Nicée, il a, tout au long de son périple africain, prêché pour la tolérance et la paix tout en dénonçant un monde « ravagé par une poignée de tyrans » et de « maîtres de la guerre », mus par « la corruption, l'égoïsme et l'obsession de l'argent ».
Par un étonnant paradoxe, Donald Trump, qui devrait obéir au principe de responsabilité, sape les institutions, la puissance et les valeurs de l'Amérique au moment où les États-Unis s'apprêtent à célébrer le 250e anniversaire de leur indépendance. À l'inverse, Léon XIV, guidé par la morale de la conviction, s'affirme à la fois comme un homme de Dieu et comme un chef d'État. Sa parole, tranchant avec le silence, la résignation et la peur des dirigeants des démocraties, porte très au-delà des frontières du Vatican et de l'Église. Et son message mérite d'être entendu.
Les vices du pouvoir absolu
À la menace du chaos mondial et à l'ascension aux extrêmes de la violence, Léon XIV oppose la radicalité de l'unité de l'humanité, du respect de la vie, de la liberté et de la dignité des hommes. Il rappelle qu'il ne peut exister de paix durable sans ordre international et sans justice. Il souligne les vices du pouvoir absolu, qui a toujours pour compagnons de route l'oppression et la corruption, dans la filiation de saint Augustin, qui montre dans Les Soliloques que « les royaumes sans la justice ne sont que des entreprises de brigandage ». Il marque à l'inverse que les dirigeants politiques doivent servir le peuple et non le dominer, l'exploiter ou l'asservir.
Enfin, dans la lignée de saint Augustin, pour qui croire et comprendre étaient indissociables, mais aussi de Benoît XVI, il s'engage pour la réconciliation de la foi et de la raison, qui constituent le meilleur antidote au fanatisme et à la violence. En un mot, il témoigne, dans le siècle des despotes et des autocrates, que si l'on ne fait pas de politique avec de la morale, on en fait encore moins sans.



