Tourisme en Antarctique et Arctique : une menace virale croissante
Tourisme polaire : les virus humains menacent la faune

Une menace virale venue des touristes

Des biologistes argentins en mission sur l'archipel de la Terre de Feu à Ushuaïa, au sud de l'Argentine, viennent de capturer quelque 150 rongeurs pour les soumettre à des analyses. Ils n'ont pas trouvé, à ce stade, de rat à longue queue, vecteur de la souche « Andes » de l'hantavirus, suspectée d'être à l'origine de l'épidémie qui a sévi sur le navire d'expédition polaire Hondius.

« Les rats pygmées de rizière à longue queue sont à leur aise dans les décharges à ciel ouvert d'Amérique du Sud. Notamment dans celle d'Ushuaïa, où sont déversées les ordures de 80 000 habitants, mais aussi les déchets alimentaires des navires expéditionnaires faisant la navette entre la Patagonie subantarctique et la péninsule antarctique », souligne Jacky Bonnemains, porte-parole de l'association écologiste Robin des bois.

Les touristes, vecteurs de virus

Si Jacky Bonnemains pointe les bateaux touristiques en partance de la ville du « bout du monde », c'est que de plus en plus de virus y sont transportés vers le continent blanc par les croisiéristes. « En 2021, les touristes ont été identifiés comme des vecteurs potentiels de transmission du Covid-19 à la faune antarctique, rappelle-t-il. Les espèces endémiques comme les manchots et les phoques sont particulièrement vulnérables et les possibilités de mesures de confinement de ces populations animales contaminées sont nulles. »

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Alors que 120 000 curieux mettent, chaque année, le cap vers le pôle Sud, une étude parue en 2014 dans la revue Polar Biology tirait déjà la sonnette d'alarme en estimant que « le risque d'introduction d'agents pathogènes d'origine humaine est plus grand que jamais ». « La faune est si fragile en Antarctique qu'on devrait y entrer avec autant de discrétion et de prudence que dans un bloc opératoire », résume la présidente de Robin des bois, Charlotte Nithart.

Des recommandations insuffisantes

L'association internationale des tour-opérateurs de l'Antarctique a édicté des recommandations strictes pour les visiteurs qui posent le pied sur le continent blanc. Pas question, par exemple, de s'asseoir ou de s'allonger sur la glace pour prendre les animaux en photo. « Il est interdit de s'approcher à moins de cinq mètres des espèces rares antarctiques, mais les manchots empereurs de l'île Snow Hill se déploient sur les corridors piétinés par les semelles et potentiellement contaminés par les postillons des éternuements », relève Jacky Bonnemains.

« L'industrie touristique apporte son lot d'E. coli (des bactéries fécales), de salmonelles et autres agents infectieux, abandonnés par les visiteurs pendant leur passage ou rejetés par les navires dans les eaux usées », déplore l'ONG. Certaines études scientifiques ont ainsi isolé des virus d'origine humaine chez les manchots, les skuas antarctiques (une espèce d'oiseau de mer), les albatros à sourcils noirs ou des mammifères marins.

L'Arctique également menacé

La situation n'est pas plus enviable au pôle Nord. « L'Arctique est déjà pollué par des activités industrielles et le développement exponentiel du tourisme représente une bombe écologique pour les populations, qu'elles soient humaines ou non », déplore Charlotte Nithart.

Autrice d'un article intitulé « Les peuples autochtones face au Covid-19 », l'anthropologue Irène Bellier alerte : « À force d'être exposés à ces virus, vous et moi finissons par développer une immunité forte mais quand on se replonge dans l'histoire, la plus grande source d'extermination des peuples autochtones fut la grippe ou la rougeole, qui étaient banales dans nos contrées. »

Vivre au cœur de la banquise, loin des grandes métropoles urbaines, n'est désormais plus un gage de protection. « Dans l'Arctique, de moins en moins d'Inuits et de Samis vivent en dehors de tout lien avec le reste du monde et il suffit d'un contact avec quelqu'un de l'extérieur pour être exposé », explique la chercheuse du CNRS.

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Les ours polaires aussi touchés

Or, les échanges avec les touristes sont de plus en plus nombreux. « Les navires de croisière en Arctique travaillent sur des périodes de plus en plus longues et vont de plus en plus loin, se désole Robin des bois. Cinq navires brise-glace ont transporté près de 29 000 touristes et membres d'équipage au Pôle Nord en 2024. »

Comme en Antarctique, ces bateaux de croisière rejettent en mer des eaux usées, parfois infectées de pathogènes. « Une revue des zoonoses (maladies infectieuses transmises de l'animal à l'homme) en Arctique a montré que la grippe B, d'origine strictement humaine, pouvait être transmise aux phoques », développe Charlotte Nithart. À la lecture de l'étude parue en 2014 dans Polar Biology, la militante écologiste a découvert qu'en raison du réchauffement climatique, responsable de la fonte de la banquise dont les prédateurs ont besoin pour chasser, même les ours polaires sont touchés.