Le phénomène est suffisamment rare pour être souligné : jamais une nouvelle Ferrari n’a déclenché une telle vague d’opprobre et de critiques acerbes. Partout sur la planète Internet, moqueries, sarcasmes et ironie ont déferlé sur la carrosserie de la nouvelle Luce, première voiture totalement électrique de Maranello. Plus connu et respecté pour ses fabuleux moteurs à essence, véritables pièces d’orfèvrerie que l’aveuglement de Bruxelles voudrait condamner, Ferrari, époque oblige, s’est lancé sur le marché à contre-emploi du tout-électrique.
Un accueil glacial pour la Ferrari électrique
Les ventes en France doivent beaucoup à celles de Monaco et d’Andorre, car le malus de 80 000 euros actuellement dissuade les acheteurs potentiels. La newsletter Automobile, qui recueille le meilleur de l’actualité, souligne que les amateurs, souvent bien conseillés, iront planter leur chou ailleurs. Si nous sommes toujours très réservés sur le jugement du style — après tout, les goûts et les couleurs ne se partagent pas si facilement — on ne peut qu’être impressionné par la quasi-unanimité déployée cette fois à la révélation du nouveau modèle.
L’avocat de l’accusation
Jusqu’à l’ex-président de la firme au cheval cabré, Luca di Montezemolo dit « l’avocato », qui a très sévèrement jugé ce nouveau modèle : « Si je devais dire ce que je pense, je causerais du tort à Ferrari. On risque de détruire un mythe, et cela me désole profondément. J’espère qu’ils retireront au moins le cheval cabré de cette voiture. »
Malgré cette vague de réprobation, nous allons relever le défi de la défendre en énumérant les points qui justifient ce choix de style.
1. La nécessité technique
L’implantation technologique d’une voiture électrique n’a rien de commun avec son énorme rack de batterie. Placé bas dans le châssis entre les essieux, cela impacte directement les volumes et les dimensions, contrairement à une voiture thermique qui, si elle est à propulsion ou 4x4, n’a qu’un arbre de transmission à faire passer sous le plancher. D’où ce profil très relevé dû à l’épaisseur des batteries. Les grandes roues où sont logés les quatre moteurs font visuellement passer pour plus petite cette voiture de plus de cinq mètres de long et deux mètres de large. Très sophistiquée sur le plan aérodynamique et de gestion de puissance et de châssis, la Luce devrait, sur route, écraser la concurrence.
2. La face avant consensuelle
Il suffit de regarder toutes les faces avant des voitures électriques pour se convaincre qu’elles ont un très gros problème d’identité en éliminant la calandre qui n’a plus aucune fonction technique. Ce qui a réussi à Tesla à ses débuts où il était seul s’est partagé ensuite entre toutes les autres, notamment chinoises, qui peinent à se distinguer. Ferrari tend à y échapper avec un traitement visuel rappelant les codes de la marque. Mais la douceur des lignes en galet n’aide pas à typer cette Ferrari à capot ultracourt.
3. Le profil impersonnel
Les internautes ont coutume de trouver des emprunts de style à toute nouvelle carrosserie. Ils n’ont pas été longs à rapprocher le profil de la Luce de celui plutôt réussi de la Nissan Leaf qui, il est vrai, venait de loin. Ce qui passe pour une Nissan ne passe pas pour une Ferrari, surtout quand elle arrive en second avec l’air de copier. Ce mimétisme est beaucoup moins évident dès l’instant où on tourne autour de la voiture en trois quarts avant et arrière où ses différences s’affirment plus. Et la différence se voit à l’ouverture des portes antagonistes, sans pied milieu, sur un habitacle original et zen qui ne suscite guère de critiques.
4. Une question d’échelle
L’un de nos lecteurs, très qualifié, nous faisait observer que les plus de cinq mètres de l’engin sont à prendre en compte pour vraiment juger sereinement. En d’autres termes, de visu, la Luce devrait convaincre mieux qu’en photo grâce à la troisième dimension. À voir en effet, même si les premiers invités à la révélation romaine semblaient dubitatifs.
À ce stade, les designers n’étant pas du sérail automobile (Apple pour l’un, mobilier pour l’autre) ne pourront compter sur le soutien de leurs confrères spécialisés qui évoluent dans un univers d’ultraconcurrence qui suscite déjà des jalousies. On se souvient par exemple de la bronca contre Chris Bangle chez BMW mais dont les créations bourrées de personnalité et clivantes sont parfois réhabilitées aujourd’hui. Cela amène à une dernière observation : les Mercedes et BMW 100 % électriques conservent une calandre typique de la marque par esprit de famille et pour mieux se distinguer du troupeau chinois.



