Zazie et Pascal Obispo : 35 ans d'amitié et de musique
Zazie et Obispo : 35 ans d'amitié et de musique

Ce sont « Les Meilleurs Ennemis » depuis 1996 mais ils n’ont donné qu’une interview croisée en 2018 lorsqu’ils étaient coachs de « The Voice ». Trente ans après leur tubesque duo, nous avons profité de la sortie ce vendredi du nouveau single de Zazie, « Peu importe », et du nouvel album de Pascal Obispo, « Héritage Vol. 2 », où ils partagent un superbe morceau pop psychédélique, pour les réunir à une terrasse de café parisien.

Leur première rencontre remonte en fait à 1991. Un rendez-vous professionnel en forme de round d’observation entre deux jeunes auteurs-compositeurs-interprètes encore inconnus mais ambitieux, deux fortes personnalités en compétition. Elle cherchait des chansons pour son premier album, « Je, tu, ils ». Il lui en a fait écouter une soixantaine. Elle n’en a pris qu’une, « 1, 2, 3 soleil », « pour lui faire plaisir ».

Aujourd’hui, ils ont respectivement 61 ans et 62 ans. Leurs rapports sont beaucoup plus décontractés et joyeux. « Au début, on se chambrait beaucoup, reconnaît Zazie. Mais la passion de la musique ne nous a jamais trop quittés. Et la complicité non plus. Par moments, on s’est moins vus, mais il m’envoie régulièrement des photos. Les dernières, c’était ses poussins. »

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Deux fans chez Peter Gabriel

En 1992, Zazie enregistre son premier album aux Studios Real World de Peter Gabriel, en Grande-Bretagne. « C’est toi qui m’as fait découvrir Peter Gabriel et Pink Floyd », se souvient Obispo. « On se faisait écouter beaucoup de musique, ajoute Zazie. Toi, tu m’as fait connaître la nouvelle chanson française — moi qui était restée aux trois B, Brassens, Brel et Barbara — et tes groupes new wave que tu étais le seul à connaître. »

« Quand Pascal est venu me rejoindre à Real World, il a halluciné, se souvient-elle. Vous auriez vu sa tête quand Peter Gabriel nous a demandé si on voulait manger des pâtes ou quand Seal nous a chanté la mélodie de 1, 2, 3 soleil ! Mais le pompon, c’est quand Sting est entré dans le studio… » « J’ai chialé en repartant », acquiesce Pascal Obispo.

« On a tous les deux une très mauvaise réputation dans les studios, on y passait des nuits entières, et sans alcool, se souvient Zazie. Pascal y passe toujours sa vie, pour le plaisir, et je suis très admirative de ça. Sa décision de quitter les maisons de disques et de créer son application (Obispo All Access) m’a beaucoup touchée. »

Il enregistre une anthologie Zazie

« Le tempo des maisons de disques n’est pas le nôtre, reconnaissent l’un et l’autre. On nous dit de faire respirer les médias tous les deux ans, mais c’est nous qui avons besoin de respirer, pour créer. » « C’est notre moteur, renchérit Obispo. Pour mon application, j’ai enregistré 1 700 chansons, je fais un album tous les mois, je suis d’ailleurs en train de faire une anthologie Zazie. » « Oh merde », rit-elle. « Ce n’est pas facile à chanter », reconnaît-il.

L’un comme l’autre continuent d’expérimenter en studio, lui avec la musicienne DeLaurentis, qui travaille beaucoup avec l’IA, elle avec Yuksek sur son nouveau single très électro. « On a notre univers et nos névroses qui nous permettent de faire des choses qui nous sont très singulières et, après cette période introspective, on aime beaucoup le collectif, commente Zazie. Nos laboratoires sont très ouverts. »

Que pensent-ils de l’intelligence artificielle ? Zazie a signé début 2025 une tribune sur le sujet. « Si l’IA, c’est faire une chanson d’Obispo avec la voix de Zazie, c’est fuck, répond-elle. Mais si c’est un outil à notre disposition pour créer, c’est OK. » « Moi, mon album est INA, intelligence non artificielle, entièrement organique, ajoute Obispo. L’IA déteste les accidents et c’est avec les accidents que l’on trouve la pénicilline. »

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Le nouvel album et les invités

Le nouvel album qu’il évoque est sorti ce vendredi. « Héritage Vol. 2 » réunit Renaud, Jonasz, Axel Bauer, Ycare, Gaëtan Roussel, Bénabar, Philippe Pascal (feu le chanteur du groupe Marquis de Sade). Le volume 1 paraîtra en octobre. « Ce double album avec 26 invités, c’est pour le plaisir et la reconnaissance de mes pairs, avoue Obispo. Je suis comme un môme quand Cabrel, Sheller, Sanson ou Julien Clerc entrent dans le studio pour chanter avec moi, juste comme interprètes. Cela me fait du bien. » « Nous aimons écrire pour les autres, mais notre différence, c’est que Pascal a tout de suite aimé produire leurs albums, commente Zazie. J’ai eu beaucoup de demandes dans ce sens. Mais je n’ai pas ce courage-là. »

« L’industrie du disque a changé depuis nos débuts et je souhaite bien du courage aux nouveaux, poursuit Zazie. Ils n’ont plus les sous pour le développement des artistes. Il leur faut du résultat dans les trois mois, alors que, nous, on avait plus de temps. Notre chance aujourd’hui, en tant qu’auteurs, compositeurs et interprètes, c’est qu’on gagne très bien notre vie avec nos chansons quand elles passent à la radio, sur scène. Et avec le temps, on a assez d’économies pour faire l’album d’après. Et pour ne pas être les prostitués de l’algorithme. »

« Allumer le feu » et les trois micros explosés par Johnny

Parmi les chansons qui les font vivre, il y a évidemment « Allumer le feu », qu’ils ont coécrit en 1998 pour Johnny Hallyday. Une sacrée épopée. « Je suis sur un bateau à New York avec Johnny et je lui fais écouter mes chansons pour l’album Ce que je sais, que je compose et réalise pour lui, rembobine Obispo. En partant, il me lâche qu’il aimerait bien avoir une chanson pour ouvrir son futur Stade de France. J’ai appelé la meilleure autrice que je connaisse ! »

« Un soir orageux d’août, Pascal me contacte en me disant : Johnny a besoin d’un texte pour le Stade de France. C’est le premier Français à y chanter. Il veut un truc du style : ce soir on vous met le feu. Moi, je trouve ça trop nul, ça me fait penser à du foot. Mais il faut un truc de gladiateur. Je lui demande : Tu le veux pour quand ? Il me répond : Pour hier ! Et il raccroche… Alors c’est la première fois que je fais un texte avant d’avoir la musique. »

« Je me souviendrai toujours du fax que Zazie m’a envoyé, rigole Obispo. Je l’ai reçu à Aix-les-Bains, je l’ai toujours. J’ai appelé Pierre Jaconelli (guitariste et co-compositeur du titre), j’ai écarté les jambes, je me suis mis dans la peau de Johnny, je l’ai appelé et on lui a joué la chanson en direct. Il n’a rien entendu, je pense, mais il a dit : Ouais, c’est pas mal. »

« On s’est retrouvé quelques jours plus tard au studio Guillaume-Tell, à Suresnes, pour l’enregistrement de la chanson, poursuit Zazie. Johnny voulait nous impressionner, il a vidé une bouteille d’un vin hors de prix et il a chanté si fort qu’il a fallu changer trois micros. » « C’était très impressionnant, abonde son ami. Sur le pont Il suffira d’une étincelle, la tonalité était haute, il avait les yeux tout rouges. La clim était à fond, on était tous en doudoune. Cette chanson a changé nos vies. » « Et mes baies vitrées » rigole Zazie.

« La musique désarme »

Le nouveau single de Zazie, « Peu importe », fait penser sur le fond au « Savoir aimer » d’Obispo. « Comme disait Souchon, on fait toujours la même chanson, réagit la chanteuse. Là, je suis partie des problèmes de voisinage, le chien qui aboie, et j’ai dézoomé… Je suis atterrée qu’on n’accepte plus la différence de l’autre. Avant, il y avait une espèce de politesse, une curiosité, un désir de l’autre. »

« On est sur le même thème avec Zazie, acquiesce Obispo. On a le même fond, c’est la forme qui diffère. Les artistes sont les derniers résistants de la nuance. » « La meilleure qui soit, ajoute Zazie. La musique désarme, dans tous les sens du terme. »

Leur nouveau duo, « L’Archipel des séquelles », est né en fait en 1995, mais il a été écarté de l’album « Superflu » d’Obispo par un autre duo, « Les Meilleurs Ennemis », qui allait devenir un énorme succès. Pour « Héritage Vol. 2 », il a voulu en faire une nouvelle version. « Dans un hommage aux artistes qui ont compté pour mois, il était impossible de ne pas avoir Zazie, ajoute-t-il. Musicalement, j’ai pensé à Pink Floyd, qu’elle adore. »

« C’est mon premier choc musical et émotionnel, à 10-11 ans, confirme-t-elle. Dans un camp de vacances, j’ai entendu Dark Side Of The Moon et j’ai buggé. Comme si quelqu’un faisait la BO de mes pensées bizarres. Je n’ai ressenti ça qu’avec Radiohead après. »

Ce qu’ils gardent de « The Voice »

« Un très bon souvenir, répond Zazie, qui a été coach sur sept saisons. La preuve, je reviens ce samedi lors de la demi-finale chanter un duo avec un des talents. J’avais refusé d’être coach la première année, en mode Arlette Laguiller, style, mais Florent Pagny m’a rassuré après l’avoir fait : Fais-moi confiance, te pose pas de questions. »

« Alors, oui, la mécanique est très grosse, poursuit Zazie, mais quel que soit le sang froid qui a décidé de cette émission, ce n’est que du sang chaud. Alors qu’il est rempli de contraintes, c’est le programme où je me suis sentie la plus libre. Et quand je faisais mes courses au supermarché, je me faisais engueuler : Pourquoi t’as viré untel ? »

« Moi c’était à l’épicerie, rigole Obispo, qui n’a fait qu’une saison. J’ai l’impression qu’on m’a un peu découvert tel que j’étais, car je suis quand même quelqu’un avec un bouclier monstrueux. Je me suis libéré, j’ai pleuré beaucoup, c’est quelque chose qu’on ne connaît pas trop chez moi. C’est une expérience intéressante, mais ça va trop vite pour moi. Mon drame, c’était de dire à quelqu’un que je ne le garderais pas. »

Feront-ils un jour un album entier, voire une tournée ensemble ? « Cela fait 35 ans que je lui demande, révèle Obispo. Ce serait chouette, on a écrit tellement de chansons ensemble. Je suis obstiné… » « Il passe par vous pour me relancer, c’est moche, rigole Zazie. C’est toujours un plaisir de chanter et travailler ensemble… Non, mais puisqu’on est encore là pour célébrer et faire des choses fun, pourquoi pas ? » Son embarras fait pouffer son ami : « Les meilleurs ennemis en tournée, ça aurait de la gueule, non ? »