Mississippi Burning : le thriller qui déchaîna les passions raciales
Mississippi Burning : la polémique raciale d'un film culte

Former une union sacrée face au racisme ou au contraire décider de l'affronter en se dressant les uns contre les autres ? À cette question piège, dès 1989, le percutant thriller historique Mississippi Burning d'Alan Parker, que rediffuse Arte, répondait sans ambiguïté : ensemble ou le chaos. Basé sur des faits réels survenus en juin 1964, ce brûlot déclencha pourtant, à sa sortie, une polémique annonciatrice des obsessions identitaires qui, aujourd'hui, semblent s'être définitivement crispées autour d'un mot d'ordre : ne plus laisser aux artistes le droit de s'illustrer sur des sujets qui ne les concernent pas au premier chef. À plus forte raison s'il s'agit d'un créateur blanc désireux de s'attaquer au racisme visant les Noirs.

C'est bien le tir de barrage qu'a subi Alan Parker dès la projection de Mississippi Burning, en compétition au Festival de Berlin, en février 1989. Cinéaste sulfureux, aguerri aux tempêtes médiatiques depuis le scandale provoqué auprès des communautés turques par son ambigu Midnight Express, en 1978, Alan Parker fonça corps et âme dans cette nouvelle aventure, sans craindre un orage pourtant prévisible. Dans Mississippi Burning, situé en 1964 comme les faits dont il s'inspire, deux agents fédéraux blancs, Anderson et Ward (respectivement campés par Gene Hackman et Willem Dafoe), enquêtent dans le comté de Jessup sur la disparition suspecte de trois militants pour les droits civiques. Le prologue du film apprend au spectateur que les trois malheureux ont en fait été attaqués de nuit sur la route, puis abattus de sang-froid par un groupe issu du Ku Klux Klan (dont des officiers de police) et enterrés non loin d'un barrage.

L'Amérique poisseuse de 1964

Trente-cinq ans après sa sortie, Mississippi Burning affiche une insolente santé. Sèche, sans fioriture, ponctuée par la rythmique martiale des percussions synthétiques du compositeur Trevor Jones, la trame principale nous happe sans discuter, tant chaque plan, dialogue et jeu d'acteur sonnent juste à l'écran. Joués respectivement par les prodigieux Gene Hackman (qui décrocha un ours d'argent à Berlin) et Willem Dafoe, le vétéran Anderson et le débutant Ward nous font totalement croire à leur antagonisme dans leur approche du crime à résoudre. Le vieux briscard, ex-shérif local, fils de raciste et familier de la haine, estime qu'il n'y a d'autre solution que de recourir à la même violence que les membres du Klan pour mieux les confondre. La jeune pousse idéaliste, fraîche recrue du département de la Justice, tient quant à elle encore à ses idéaux et à des méthodes propres – avant d'accepter, à reculons, de tester la voie suggérée par son aîné. Aucune des deux options n'est idéale, chacune produira à la fois des résultats et de fâcheuses conséquences, même si leur combinaison finit par porter ses fruits.

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Grâce à un minutieux travail de préparation d'Alan Parker et de son équipe artistique, le public s'immerge sans mal dans cette portion d'Amérique poisseuse de 1964, aux États du Sud toujours gangrenés par une haine d'un autre âge. Cette année-là, le mouvement pour les droits civiques lancé un an plus tôt par Martin Luther King est encore rejeté par deux tiers des Américains. Cinéaste anglais blanc issu d'une famille ouvrière du nord de Londres, âgé de 20 ans au moment des faits et davantage familier « du sectarisme de classe et des inégalités sociales », comme il l'écrit lui-même sur son blog, Alan Parker n'avait a priori pas le profil pour se sentir concerné par un film abordant le racisme dans l'Amérique des sixties. Et pourtant. Installé à Los Angeles depuis quatre mois, juste après avoir fini Angel Heart, le Britannique va se sentir immédiatement touché par le script de Mississippi Burning, lorsque le patron du studio Orion Pictures (compagnie derrière Amadeus, Terminator et Robocop) le lui envoie en septembre 1987. Frappé par la puissance viscérale du triple meurtre qui ouvre le récit, il en perçoit le potentiel dramaturgique autant que la possibilité d'un commentaire politique sur le racisme endémique dans le sud des États-Unis.

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Spike Lee : « J'ai détesté »

La première version du scénario, validée par le studio, plaçait ce racisme en simple toile de fond pour privilégier l'enquête policière. Selon Alan Parker, c'est lui qui insistera pour politiser davantage encore Mississippi Burning et en faire un plaidoyer incandescent contre la haine raciale. En compagnie de son producteur Bob Colseberry, le réalisateur va quadriller de long en large le sud du pays ; s'immerger dans des heures d'archives télévisées et du FBI, sans oublier une montagne de coupures de presse ; se rendre sur le lieu même du meurtre de Michael Schwerner, Andrew Goodman et James Chaney, les trois militants antiracistes assassinés par le KKK, ce 21 juin 1944 à Philadelphie, comté de Neshoba, Mississippi. Même s'il traverse, selon ses dires, plus de 300 villes et 8 États pour ses repérages, c'est bien dans celui du Mississippi (et un peu en Alabama) qu'Alan Parker posera ses caméras et lancera le tournage, le 7 mars 1988, aux alentours de la ville de Jackson. Deux mois de prises de vue ardues, dans la chaleur, la nuit et des conditions parfois rocambolesques, comme lorsqu'il s'agira de filmer la scène où les fédéraux traversent une rivière boueuse à mi-cuisse, avec un véritable alligator bâillant non loin des acteurs. Le gouverneur du Mississippi de l'époque, soucieux de « donner une seconde chance » à son État aux yeux de l'Histoire, se montrera quant à lui particulièrement conciliant envers toutes les demandes de la production.

Tous ces détails et bien d'autres, orchestrés par un metteur en scène fermement décidé à livrer à la fois un polar captivant et un constat réaliste sur l'horreur du racisme, font de Mississippi Burning une œuvre capitale sur un sujet finalement rarement abordé aussi frontalement jusqu'alors à Hollywood. Mais l'enfer peut être pavé de bonnes intentions et, une fois son film livré au monde, Alan Parker va se heurter à un reproche majeur : les Noirs, tels que représentés à l'écran, sont principalement des victimes effrayées et le récit tiré par deux stéréotypes de white saviors. Sur son blog, Alan Parker évoque ces journalistes ouest-allemands (le Mur n'était pas encore tombé) qui, déjà, au festival de Berlin, le stigmatisaient pour avoir réalisé « cet horrible film d'homme blanc ». Dans Rolling Stone, en juillet 1989, Spike Lee reprochera à Mississippi Burning, dixit le magazine, de « déformer l'Histoire et d'exploiter les Noirs pour faire des Blancs ses héros ». Interrogé sur le film d'Alan Parker en pleine promotion de son propre Do the Right Thing, Spike Lee répondra : « Je l'ai détesté. Ils auraient dû avoir le courage d'avoir au moins un personnage central noir. » Rappelons au passage que les protagonistes incarnés par Hackman et Dafoe sont librement inspirés de deux enquêteurs bien réels (et blancs) du FBI mobilisés sur l'affaire de 1964, les agents John Proctor et Joseph Sullivan. Mais l'argument suscite une légitime réflexion.

De nombreuses autres voix vont conspuer Mississippi Burning pour son absence de subtilité et sa représentation de Noirs américains essentiellement soumis. Les membres des familles de Michael Schwerner, Andrew Goodman et James Chaney renieront le film, voire le taxeront même de raciste (!), tandis que l'écrivain activiste Julian Bond le surnommera ironiquement Rambo contre le Klan. Coretta Scott King, veuve de Martin Luther King, blâmera aussi le long-métrage pour ces raisons, tout en reconnaissant ne pas l'avoir vu. Tous ces griefs semblent passer à côté d'un personnage, certes mineur en temps de présence à l'écran et pourtant déterminant dans Mississippi Burning : celui d'un agent fédéral noir, Monk (inventé de toutes pièces par Alan Parker et incarné par l'acteur Badja Djola), sollicité par Anderson pour kidnapper chez lui le maire complice des suprémacistes, afin de lui extorquer des aveux. Se faisant passer pour un simple activiste en colère, Monk va terrifier son prisonnier en menaçant de le castrer, comme jadis le KKK le fit avec un jeune Noir de sa connaissance. Dans le script original de Chris Gerolmo, le geôlier était un mafioso aux services duquel le FBI aurait vraiment fait appel pour certaines basses besognes dans les années 1960 et 1970. Alan Parker en fit un agent spécial afro-américain, métaphore de la colère des Noirs et de leur détermination à ne plus transiger sur leurs droits bafoués. Pour l'insoutenable récit par Monk de la castration d'un jeune Noir par les membres du Klan, Alan Parker dit s'être inspiré de faits bien réels, puisés dans des comptes rendus officiels. Glaçante, la scène est assurément l'une des plus puissantes du film en même temps qu'un pivot dramaturgique.

Je défends mon droit à changer la vérité pour mieux toucher le public (Alan Parker)

Des journalistes américains ayant écrit sur l'affaire (qui se solda par l'arrestation des coupables et leur emprisonnement) vont reprocher au cinéaste cette « fictionnalisation » de certains éléments-clés de l'histoire. Alan Parker rétorquera que Mississippi Burning n'a jamais prétendu être l'œuvre définitive sur le mouvement des droits civiques et que ce combat mériterait bien d'autres films encore. Dans les colonnes du New York Times, en 1989, le metteur en scène résumait ainsi sa démarche : « Il y a eu une quantité de documentaires sur le sujet diffusés sur PBS [principale chaîne publique américaine, NDLR] et personne ne les regarde. Mon film est une fiction, tout comme Platoon et Apocalypse Now furent des fictions sur la guerre du Vietnam. Mais le plus important est de renouer avec le cœur de la vérité, son esprit. Je tends vers la vérité, mais je défends mon droit à la changer pour mieux toucher un public qui ne connaît rien à cette réalité et ne regarde sûrement pas PBS. »

Mentalité d' « art ghetto »

Quant aux accusations d'appropriation culturelle, le réalisateur reconnaîtra, bien plus tard sur son blog et non sans quelques implicites regrets : « Effectivement, les deux personnages principaux de Mississippi Burning sont blancs. À l'époque, le film n'aurait sans doute jamais été fait s'ils ne l'avaient pas été. » Mais Alan Parker condamne à son tour un « sectarisme inversé, quand un groupe ethnique estime être le seul à être autorisé de raconter une histoire qui le concerne. Cette mentalité d'« art ghetto » est la conséquence de l'intolérance raciale, mais elle renvoie comme un miroir pervers la même intolérance insidieuse. Ces gens diraient-ils aussi qu'un Asiatique américain ne peut faire de film sur la mafia parce qu'il ou elle n'est pas italien ? Que David Lean ne peut faire Dr Jivago, ni Richard Attenborough Gandhi, ou Shakespeare écrire Le Marchand de Venise, Hamlet ou Othello ? ».

Alan Parker, qui a lui-même délibérément politisé Mississippi Burning pour délivrer un message de concorde, a donc payé cher ses bonnes intentions. A-t-il commis un film inexact au regard des faits ? Cédé au travers du « sauveur blanc » par paternalisme culturel ? Desservi la cause qu'il prétendait initialement honorer ? Impossible de trancher ces insolubles questions, mais un sentiment nous écrase au générique final de Mississippi Burning. Celui d'un solide et courageux thriller montrant frontalement, dans les mots comme les actes, les manifestations les plus insoutenables du racisme dans cette Amérique de 1964. Un film hanté par le discours d'un pasteur noir en colère, aux mots faisant toujours écho à l'actualité du pays (« J'en ai assez d'aller aux funérailles de Noirs assassinés par des Blancs ! »). Et un film qui, tout en forçant cette nation abîmée à regarder en face ses démons les plus abjects, se clôt sur une foule mixte, entonnant le sublime « Walk on by Faith » avec la chanteuse de gospel Lanny McBride, sur les cendres de l'église noire incendiée au début de l'intrigue. Sans oublier l'efficacité nécessaire d'un polar sur le gril, et malgré ses probables faux pas de bonne foi concédés par Alan Parker lui-même, Mississippi Burning divertit, émeut, provoque, éduque sur l'essentiel. Et préfère appeler à l'union face au pire, plutôt que de souffler sur les braises. Aujourd'hui encore, sa flamme n'a rien perdu de son éclat ni de son urgence.

Mississippi Burning d'Alan Parker. 1989. 2 h 08. Avec Gene Hackman, Willem Dafoe, Frances McDormand, Brad Dourif, R. Lee Ermey, Gailard Sartain, Stephen Tobolowsky, Michael Rooker, Pruitt Taylor Vince, Badja Djola, Kevin Dunn.